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Un 80e Festival d’Avignon au contact de la violence du monde

À la une, Danse, Festival d'Avignon, Théâtre
Julien Gosselin crée Maldoror d'après Roberto Bolaño et Lautréamont au Festival d'Avignon 2026
Julien Gosselin crée Maldoror d'après Roberto Bolaño et Lautréamont au Festival d'Avignon 2026

Photo Simon Gosselin

Pour son cru 2026, le Festival d’Avignon aura globalement, et malgré quelques déconvenues, tenu ses promesses, et paru, dans les actes artistiques encore plus que dans les discours, en prise avec les difficultés profondes qui traversent nos sociétés.

Le Festival d’Avignon se sera donc ouvert par deux coups de tonnerre. L’un endogène et l’autre exogène à la programmation de cette 80e édition, qui s’achève ce dimanche 26 juillet après trois semaines de festivités sur un taux de remplissage de 92%, contre 98% l’an passé. Le premier, espéré, a frappé la Cour d’honneur en plein coeur au gré du surpuissant Maldoror livré par Julien Gosselin à partir des écrits de Lautréamont et, surtout, de Roberto Bolaño qui, une nouvelle fois, après 2666, lui a offert un substrat à sa mesure. Alors que d’aucuns – et, avouons-le, nous en étions – pouvaient craindre que les hauts murs de la Cour ne siéent pas à son esthétique, le directeur du Théâtre de l’Odéon a fait, de la plus belle des manières, la preuve du contraire, en investissant ce lieu mythique de part en part, et même jusque dans ses bas-fonds. À sa suite, les spectatrices et spectateurs ont même pu s’approprier le gigantesque plateau de la Cour et participer à ce qui restera comme l’un des spectacles d’ouverture les plus éblouissants de ces dernières années, peut-être même le plus marquant depuis le Inferno de Romeo Castellucci, duquel, dans son exploration des liens entre les artistes et le mal, Maldoror s’impose comme un proche cousin.

Le second coup de tonnerre, plus redouté, a, quant à lui, pris tout le monde de court et poussé le milieu théâtral à la jouer collectif durant l’ensemble du festival. Tandis que le mouvement Livrer Bataille, depuis son assemblée générale du 9 juin dernier, à Montreuil, entendait profiter de la manifestation pour pousser plus avant ses réflexions sur la refondation des politiques publiques du spectacle vivant, vingt-huit institutions, parmi lesquelles des opéras, des scènes nationales, des orchestres et des centres dramatiques nationaux, se sont vu notifier un gel de 10 à 12% de leurs subventions, les privant, de fait, dans certains cas, de plusieurs centaines de milliers d’euros et menaçant de mettre en péril la bonne marche de la saison 2026/2027. Après une mobilisation qui a trouvé son acmé le dimanche 12 juillet dans la Cour d’honneur avec une prise de parole collective des artistes à l’attention du président de la République, une pétition réclamant 1% du budget de l’État pour la culture et une menace de grève planant durant quelques jours sur la dernière semaine du festival, le ministère de la Culture a finalement fait machine arrière et rassuré un milieu qui, s’il est loin d’être tiré d’affaire au vu des difficultés économiques qui, chaque jour, l’étrillent davantage, a évité un coup de boutoir qui risquait de le torpiller, peut-être pour de bon.

Des ramifications ultra-contemporaines

Dans ce climat on ne peut plus lourd – au-delà de la chaleur caniculaire qui aura chauffé à blanc les ruelles avignonnaises –, les artistes présents lors de cette 80e édition ont eu, encore plus que de coutume, le mérite de résister, non pas en se débattant mollement ou en éructant quelques prêchi-prêcha déjà maintes fois entendus et rebattus, mais en métabolisant cette inquiétude en même temps que les maux du monde, d’où qu’ils viennent. La preuve dès cette journée d’ouverture, que Tiago Rodrigues et son équipe avait, forts de l’expérience désormais acquise, conçue à la manière d’un tapis de bombes, avec pas moins de six premières, dont celles de quatre artistes particulièrement attendues et capables de mettre ce cru 2026 sur de bons rails. C’est ainsi que, pour le troisième et dernier épisode de sa Trilogia Cadela Força, qu’elle aura, par ailleurs, donnée à deux reprises, et pour la première fois, dans son intégralité, Carolina Bianchi a semblé répondre à Julien Gosselin dans sa façon de convoquer les auteurs et surtout les autrices pour explorer et exprimer la violence, notamment par et pour l’écriture. Si, quelques heures plus tôt, Tiphaine Raffier avait, de son côté, réussi son pari avignonnais en sondant, dans L’hors-présence, les fractures intra-familiales qui peuvent naître au soir de la vie – désiré – de l’un de ses membres malades, Rébecca Chaillon, pour son retour dans la Cité des Papes trois ans après Carte noire nommé désir, n’a pas su créer la même sensation avec La Parabole du Seum où, à force de compiler nos maux contemporains, à commencer par les violences faites aux minorités, l’autrice et metteuse en scène a tristement fini par se perdre.

Et c’est également par des assauts de violence, apparemment historiques, mais aux ramifications en réalité ultra-contemporaines, que s’est ouvert le focus consacré à la langue coréenne, mieux honorée par la programmation du Festival que ne le fut l’arabe l’an passé. Du Island Story de Kyung-Sung Lee aux Impossibles Adieux de Han Kang, mis subtilement sur le métier par Daria Deflorian dans Che dolore terribile è l’amore et de manière beaucoup plus événementielle par Julie Deliquet dans le cadre d’une lecture confiée à Isabelle Huppert et Hyeyoung Lee, les massacres de Jeju, survenus en Corée du Sud à la fin des années 1940, n’ont ainsi cessé d’affleurer. Tandis que Jaha Koo, qui, de son côté, présentait pas moins de trois pièces, a davantage séduit avec Cuckoo qu’avec Haribo Kimchi, la star du pansori, Lee Jaram, a émerveillé le public avignonnais avec Neige, neige, neige, tout comme Jinyeob Lee et Sung Im Her qui, chacun à leur endroit, ont surpris leur monde avec leurs respectifs, et iconoclastes, Muljil et 1 Degree Celsius. Une pièce en lien avec l’urgence climatique pleinement de circonstances alors que, pendant une large partie du festival, les risques d’incendie ont tantôt empêché le transcendant Silence de Lucie Antunes et Mathilde Monnier, tantôt le 1, 2, 3 Poquelin délicieusement cabotin des tg STAN de produire leurs étincelles à la Carrière de Boulbon, dont Trajal Harell, comme un clin d’oeil, a installé un fac-similé au Cloître des Carmes pour accompagner sa playlist ultra-personnelle dévoilée dans Music, Music.

Intime vs écrits du passé

Car l’intime aura également servi de mamelle à cette 80e édition où, du magnifique et décillant Mon frère de François Gremaud au cheminement familial opéré par Camille de Toledo dans Thésée, sa vie nouvelle, délicatement adapté par Valérie Dréville et Guy Cassiers, en passant par le nébuleux Nous ou le paradoxe du hérisson de Muriel Imbach et le diptyque Songs of Grief et Je te chante une chanson toute nue en échange d’un verre de Vanasay Khamphommala, que le dispositif imaginé par le Festival, au coeur du Mahabharata, a malheureusement rendu aussi bouleversant qu’anecdotique, chacune et chacun aura apporté sa pierre toute personnelle à l’édifice collectif et sociétal afin de tenter de l’éclairer d’une lumière nouvelle. Dans ce registre, tandis que Madeleine Fournier et Johann Le Guillerm l’ont a priori joué beaucoup plus conceptuel en réactivant avec brio leurs performances respectives Growing piece et Terces, ce sont, sans doute, Salim Djaferi et Boris Charmatz qui, chacun à leur manière et sous la simplicité de leurs deux titres, Bâtir et Muette, ont remporté tous les suffrages en exposant leurs vulnérabilités personnelles et/ou artistiques pour en faire des forces capables de déplacer des montagnes politiques et/ou esthétiques. Une volonté, à différentes échelles, de mettre un coup de pied dans la fourmilière commune qui aura inégalement réussi aux artistes en présence. Si Ahmed El Attar a, avec force, montrer les errements des élites égyptiennes après le 7-Octobre dans Salma, mon Amour et si Forced Entertainment a aussi radicalement que génialement mis en lumière les grands dangers qui menacent notre humanité avec l’avènement de l’intelligence artificielle dans Everything Must Go, Marion Siéfert n’a pas su donner une épaisseur suffisante à la trajectoire de cet ultra-riche réfugié dans son Bunker – qui s’impose comme l’une des déconvenues majeures de cette 80e édition.

À croire que la fin du monde – et non Le Pas du monde du Collectif XY qui, tout en signant l’irruption du cirque dans la Cour d’honneur du palais des Papes, a su en mettre plein les yeux aux spectatrices et spectateurs – n’a pas franchement porté chance à celles et ceux qui ont osé s’en emparer, à l’image de Juliette Navis qui, dans le cadre de la deuxième série de Vive le sujet ! Tentatives, et tout comme sa comparse d’infortune Johana Malédon, s’y est, elle aussi, cassé les dents, profitant alors bien moins de ce dispositif si singulier co-conçu avec la SACD que Nicole Genovese et Zoé Lakhnati dans la première série et même que Laura Vazquez et MazelFreten dans la troisième et dernière. Peut-être conscients de cet écueil, certaines et certains ont décidé, là aussi avec des fortunes diverses, de se tourner vers les écrits passés, soit pour en faire de (très) loin en (très) loin leur agréable miel comme Jeanne Candel dans son Capra (une chèvre), soit pour les transformer en longue et triste litanie comme Étienne Minoungou dans son Intraitable Beauté du monde, soit pour tenter, avec un succès tout relatif – malgré la performance de Wagner Moura –, de les dépasser comme Christiane Jatahy dans Un procès – après l’ennemi du peuple, soit, et c’est sans doute encore le mieux, pour se les approprier. À ce jeu, outre Le deuil sied à Électre d’Eugene O’Neill assez curieusement adapté par Gwenaël Morin pour le dernier opus de son cycle « Démonter les remparts pour finir le pont », c’est Shakespeare qui, comme souvent, a subi le plus gros traitement de choc. À travers le fracassant Casting Lear d’Andrea Jiménez, mais aussi, et peut-être surtout, à travers Hamlet, aussi habilement raccourci par Thibault Perrenoud que ridiculement déconstruit par Ben Duke dans The Last Hamlet. C’est alors moins du monde que d’un monde que la violence aura jailli, avec le fol espoir que, dans notre dimension, le reste ne sera pas silence.

Vincent Bouquet, pour l’équipe de sceneweb – www.sceneweb.fr

26 juillet 2026/par Vincent Bouquet
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