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Avec « L’hors-présence », Tiphaine Raffier sonde les failles de ceux qui restent

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L'hors-présence ou Chimères du pays de Morsan de Tiphaine Raffier au Festival d'Avignon
L'hors-présence ou Chimères du pays de Morsan de Tiphaine Raffier au Festival d'Avignon

Photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

La dramaturge et metteuse en scène Tiphaine Raffier ouvre le 80e Festival d’Avignon avec un huis clos familial aussi riche intellectuellement qu’ample théâtralement sur le sujet ô combien délicat de la fin de vie.

Il arrive parfois aux programmatrices et programmateurs de jouer, y compris sans le vouloir, le rôle de redresseur de torts. Il y a six ans, Tiphaine Raffier devait, pour la première fois, débarquer en terres avignonnaises et présenter à L’Autre Scène du Grand Avignon, à Vedène, sa quatrième création, La Réponse des hommes, après avoir bénéficié quelques semaines plus tôt d’un diptyque en forme de « rattrapage des épisodes précédents » au Théâtre de l’Odéon, où devaient être proposés deux de ses premiers spectacles : Dans le nom et France-Fantôme. À ceci près que 2020 ne fut pas, comme cela était prévu, l’année « Tiphaine Raffier », mais celle, autrement moins réjouissante, du Covid-19 et de ses confinements à répétition, qui ont fermé les portes des théâtres et transformé le Festival d’Avignon en beaucoup plus modeste Semaine d’art en Avignon, lors de laquelle cette magnifique pièce qu’est La Réponse des hommes ne fut même pas reprogrammée. C’est donc en toute logique, pourrait-on dire avec un certain esprit de revanche, que la metteuse en scène ouvre le bal de cette 80e édition, à La FabricA, avec une pièce au titre aussi énigmatique que complexe : L’hors-présence ou Chimères du pays de Morsan. Après s’être (malencontreusement) aventurée dans l’adaptation d’un texte qui n’était pas de sa plume, Némésis de Philip Roth, la jeune artiste renoue à cette occasion, et c’est heureux tant cela constitue chez elle autant une particularité qu’un point fort, avec un substrat de son cru, affiné au fur et à mesure des répétitions, avec l’envie, toujours, de se placer au plus près des femmes et des hommes qui l’entourent, pour mieux ausculter l’ensemble des forces, tout particulièrement intellectuelles, qui agissent sur eux et bouleversent, en même temps qu’elles le structurent, leur for intérieur. A fortiori dans les moments clefs de l’existence.

Et c’est justement à l’un de ces moments charnières que L’hors-présence se situe, à l’exacte frontière, en forme de zone grise, entre la mort et la vie, dans cet entre-deux mondes où Laure survit, dans l’attente de. Atteinte d’un cancer en phase terminale causé, on l’apprendra bien vite par un facteur génétique, cette (encore) jeune femme se sait condamnée, mais bénéficie d’une hospitalisation à domicile qui lui permet de vivre ses derniers jours chez elle, entourée de ses deux frères, Soren et Simon, et de sa soeur, Suzanna. En fauteuil roulant, incapable de manger sa soupe ou de boire un verre d’eau avec autre chose qu’une paille sans risquer la fausse route, torturée par des douleurs neuropathiques qui obligent ses aidants à lui administrer de fortes doses de calmants, cette mourante est à ce point devenue dépendante qu’être épaulée par trois personnes ne semble guère de trop. D’autant que, en plus de l’épauler au quotidien, le trio filial s’est engagé à l’accompagner dans son recours à l’aide active à mourir qui, dans cette dimension théâtrale, est d’ores et déjà autorisée. Las, parce qu’elle ne parvient plus à prononcer le nom de ce fossile, l’ammonite, qu’elle a toujours adoré, parce qu’elle a perdu le mot « colis », parce qu’elle ne sait plus, devant le médecin qui lui demande, donner le bon jour ou le nom du président de la République, Laure ne peut plus prétendre bénéficier de ce protocole strictement encadré. Elle devra se contenter des soins palliatifs ou, comme d’autres avant elle, oser défier la loi en ayant recours à des produits, à l’image du pentobarbital, utilisés dans des actes de suicide assisté. Face à elle, la fratrie se divise sur la conduite à tenir : tandis que Soren, en bon planificateur angoissé par la temporalité – chronomètre faisant foi –, s’affirme comme le plus jusqu’au-boutiste dans le respect des désirs de sa soeur, Suzanna se borne à jouer la bonne élève – tout en tenant, tel un levier vital, à nourrir Laure le plus possible – et Simon apparaît, tout à la fois, comme le plus fragile et le plus bouleversé, sceptique quant à tout dépassement des règles.

Ces failles qui, au sujet de l’épineux sujet de la fin de vie, traversent et séparent ceux qui restent, comme elles traversent et séparent la société française, y compris, et peut-être surtout, jusqu’au coeur des familles, Tiphaine Raffier les traite à première vue à la manière d’une fiction documentaire, avec un souci de description et de reproduction du réel qui lui permet, tout en assumant une vraie théâtralité, de ne pas prendre directement parti, de ménager toutes les sensibilités et de respecter tous les points de vue qui peuvent exister sur cette thématique parmi les plus intimes qui soient. Dans le décor ultra-précis de la maison, signé Hélène Jourdan, comme dans les actes qui scandent le quotidien des protagonistes – parmi lesquelles la playlist confectionnée sur cassette, la fausse route, les crises de douleur ou les escarres au pied –, la dramaturge et metteuse en scène opte pour un réalisme à cru, parfois troublant de justesse, auquel, tout à la fois, participe et contrevient son dispositif vidéo. Participe dans la façon qu’il a, toujours particulièrement juste chez Tiphaine Raffier, non pas d’écraser ou de se substituer au jeu de chair et d’os, mais bien de l’augmenter, d’ajouter un point de vue, de zoomer sur un élément crucial qui, en un instant, éclaire la lanterne et décille le regard des spectatrices et des spectateurs, à l’instar de ce plan sur les jambes tremblotantes de l’infirmière à domicile ; et contrevient dans la manière qu’il a de mâtiner l’ensemble d’une forme d’étrangeté. Car, dès les premières minutes de L’hors-présence, la mise en place de l’outil vidéo est intégrée à la dramaturgie, par l’intermédiaire d’une femme inconnue qui, sans prononcer le moindre mot audible, installe une série de micros à l’intérieur de la maison. Combiné à cette façon de filmer depuis l’extérieur, à la manière d’un voyeur, et à ces petits indices qui prouvent une mise sous surveillance des protagonistes, ce qui pourrait être une « simple » dimension métathéâtrale se transforme progressivement en fil narratif, qui fait pencher l’action d’abord du côté du thriller, puis, encore plus clairement, de la métaphysique.

Cette bascule qui, même si elle est précédée de signes annonciateurs, arrive aux trois-quarts du spectacle, à l’occasion du troisième chapitre baptisé L’hors-jeu, après L’hors-champ et L’hors-la-loi, agit à double tranchant. Si elle permet à Tiphaine Raffier de renouer avec sa grammaire dramaturgique et sa plume non sans poétique, qui font toute l’identité singulière de son geste artistique, comme elle avait su sublimement le prouver, notamment, avec La Réponse des hommes, si elle lui donne l’occasion de se dégager de ce réalisme où le moindre éclat de voix peut pousser les comédiennes et les comédiens à la limite du franchissement de la ligne jaune du pathos, elle apparaît un brin plaquée, comme un passage obligé en forme de refuge visant à offrir au spectacle sa tonalité propre. Surtout, ce glissement ne parvient pas à se nourrir autant qu’il le pourrait, histoire de se muscler encore davantage, des liens que la dramaturge et metteuse en scène ne cesse pourtant de cultiver avec la littérature – de façon approfondie avec La Montagne magique de Thomas Mann, ou sous forme de clins d’oeil au Don Quichotte de Cervantès, à La Métamophose de Kafka ou à La Mort d’Ivan Ilitch de Tolstoï, tous, et chacun à leur endroit, forts à propos –, avec la mythologie – à travers le géant aux cent yeux Argos qui devient le reflet du public –, mais aussi avec les mythes ruraux, véhiculés par ce faux livre, L’Antéchrist au coeur de nos villages, dont Simon lit régulièrement des passages, et cette mystérieuse fontaine, où baignent nombre de croyances, que Tiphaine Raffier est allée puiser dans La Fontaine des lunatiques d’André de Richaud. Malgré tout, portés par l’excellence des comédiennes et des comédiens précisément dirigés, dans leur fidélité au réel ou dans leur part d’excentricité, il permet à l’essentiel des personnages de s’épaissir, de se complexifier et de refléter la richesse et la profondeur de la pensée théâtrale de Tiphaine Raffier, conformes, en tous points, à celles de nos âmes.

Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr

L’hors-présence ou Chimères du pays de Morsan
Texte et mise en scène Tiphaine Raffier
Avec Emma Bolcato, Teddy Chawa, Thomas Gonzalez, Paula Luna, Édith Mérieau, Catherine Mestoussis, Thierry Paret, Adrien Rouyard, et la participation vidéo de Hélène Raimbault et Patrick Harivel
Dramaturgie Lucas Samain
Assistanat à la mise en scène Mathilde Saillant
Scénographie Hélène Jourdan
Lumière Kelig Le Bars
Vidéo Vincent Pinckaers
Cadrage Raphaël Oriol
Son Hugo Hamman
Musique Sylvain Jacques
Costumes Caroline Tavernier, assistée de Paloma Donnini
Maquillage et perruques Judith Scotto
Régie générale Olivier Floury
Régie plateau Nicolas Bignan, Pierre Frenkel
Régie vidéo Nicolas Morgan
Régie son Hugo Hamman
Régie lumière Christophe Fougou
Régie maquillage et perruques Emmanuelle Flisseau
Construction du décor Atelier du Nouveau Théâtre Besançon CDN

Production La femme coupée en deux
Coproduction Le Quai CDN Angers, Théâtre Nanterre-Amandiers CDN, Théâtre National Populaire (Villeurbanne), La Comédie de Saint-Étienne CDN, Nouveau Théâtre Besançon CDN, La Comédie de Clermont-Ferrand Scène nationale, Théâtre national de Bretagne (Rennes), Théâtre du Nord CDN Lille-Tourcoing-Hauts de France, La Criée Théâtre national de Marseille, ThéâtredelaCité CDN Toulouse-Occitanie, Festival d’Avignon, Le Parvis Scène nationale Tarbes-Pyrénées, Scène nationale du Sud-Aquitain, Équinoxe Scène nationale de Châteauroux, Théâtre National de Strasbourg, Maison de la Culture d’Amiens Pôle international de production et de diffusion, La Comédie de Béthune CDN Hauts-de-France
Soutien Fondation d’entreprise Hermès, Fonds SACD / Ministère de la Culture Grandes Formes Théâtre et pour le 80e Festival d’Avignon : Spedidam, Onda – Office national de diffusion artistique
Avec l’aide du ministère de la Culture

La compagnie La femme coupée en deux est aujourd’hui associée au TNP (depuis 2020), au Théâtre Nanterre-Amandiers (depuis 2021), au Quai – CDN d’Angers (depuis 2023), au Nouveau Théâtre Besançon CDN (depuis 2025), à la Maison de la culture d’Amiens (constellation MCA 2026-2030) et à Équinoxe – scène nationale de Châteauroux (depuis 2026).

La compagnie La femme coupée en deux bénéficie du soutien du ministère de la Culture / Direction régionale des affaires culturelles Hauts-de-France, au titre de l’aide aux compagnies conventionnées et elle est soutenue par la Région Hauts-de-France.

Le texte L’hors-présence ou Chimères du pays de Morsan, publié par Actes Sud-Papiers, paraîtra en octobre 2026.

Durée : 2h30

Festival d’Avignon, La FabricA
du 4 au 10 juillet 2026, à 11h

Théâtre Nanterre-Amandiers CDN
du 23 septembre au 10 octobre

L’Équinoxe, Scène nationale de Châteauroux
le 14 octobre

La Comédie de Saint-Étienne, CDN
du 3 au 5 novembre

La Comédie de Clermont, Scène nationale
les 17 et 18 novembre

La Comédie de Valence, CDN Drôme-Ardèche
les 25 et 26 novembre

Théâtre National Populaire, Villeurbanne
du 1er au 5 décembre

Nouveau Théâtre Besançon, CDN
du 8 au 10 décembre

Théâtre du Nord – CDN Lille / Tourcoing
du 7 au 14 janvier 2027

La Criée, Théâtre National de Marseille
du 27 au 30 janvier

Théâtre National de Strasbourg
du 3 au 12 février

La Comète, Scène nationale de Châlons-en-Champagne
le 18 février

Scène nationale du Sud-Aquitain, Bayonne
les 2 et 3 mars

Le Parvis, Scène nationale Tarbes Pyrénées
les 8 et 9 mars

Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie
du 13 au 19 mars

La Coursive, Scène nationale La Rochelle
les 30 et 31 mars

Maison de la Culture d’Amiens
les 12 et 13 mai

Théâtre National de Bretagne, Rennes
du 19 au 22 mai

5 juillet 2026/par Vincent Bouquet
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