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« Che dolore terribile è l’amore », les spectres sensibles de Daria Deflorian

A voir, Festival d'Avignon, Les critiques, Théâtre
Che dolore terribile è l'amore de Daria Deflorian d'après Impossibles adieux d'Han Kang au Festival d'Avignon
Che dolore terribile è l'amore de Daria Deflorian d'après Impossibles adieux d'Han Kang au Festival d'Avignon

Photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

La metteuse en scène italienne Daria Deflorian poursuit son compagnonnage avec la prix Nobel de littérature Han Kang en s’inspirant, après La Végétarienne, d’Impossibles Adieux, et s’adonne à ce qu’elle sait faire de mieux : un théâtre de peu capable, en sondant les âmes, d’éveiller les consciences et de toucher les coeurs.

La dynamique festivalière, lorsqu’elle est finement cadencée, comme c’est le cas, soulignons-le, de cette 80e édition du Festival d’Avignon, peut faire naître des dialogues à distance, cultiver des résonances fécondes et prouver que deux artistes ont bien plus en commun qu’un simple projet où l’une, pour créer, s’inspirerait du travail de l’autre. Le 12 juillet, sous les platanes du Cloître Saint-Louis, la prix Nobel de littérature Han Kang acceptait, chose rare chez elle, de se prêter au jeu de l’entretien, mené, en fine experte de la chose, par la journaliste Laure Adler dans le cadre du Café des Idées. Magnifiquement baptisée « Comment écrire sur la neige ? », cette rencontre, intrinsèquement liée au coréen, la langue invitée de ce cru 2026, précédait, et préparait, deux événements théâtraux à venir autour de son roman Impossibles Adieux : la lecture-performance Oiseau pilotée par Julie Deliquet et portée, pour deux soirs, par Isabelle Huppert et Hyeyoung Lee dans la Cour d’honneur, mais aussi, de façon moins événementielle, la nouvelle création de Daria Deflorian, Che dolore terribile è l’amore. Dans sa manière de raconter la fermeture très récente de sa librairie, et surtout de nous faire pénétrer dans la fabrique de son geste d’écriture et d’exposer le lien qu’elle entretient, à travers ses livres, avec ses lectrices et ses lecteurs, tous deux fondés sur la transmission de sensations, Han Kang a, à cette occasion, fait preuve d’une sincérité, d’une simplicité et d’une modestie éminemment rares pour les autrices, et surtout les auteurs, de sa trempe – parfois prompts à rouler des mécaniques jusqu’à amputer leur capital sympathie. Ces qualificatifs, qui décrivent, sans aucun doute de façon très imparfaite, une façon d’être au monde, aux autres et à l’art, peuvent également convenir sans mal à Daria Deflorian, qui n’a pas attendu son adaptation de La Végétarienne, un autre roman de l’autrice coréenne, pour, elle aussi, s’avancer avec l’aura bouleversante de celle qui doute.

À les entendre, chacune, à moins de 36 heures d’écart, il est troublant de voir à quel point, dans leur voix comme dans leur ton, ces deux femmes ont en partage une même douceur, un même tâtonnement et une même délicatesse, qui traduisent une appréhension du monde singulière, celle d’artistes qui, loin d’asséner, questionnent et se questionnent, non pas pour trouver des réponses, mais pour tenter de mieux comprendre. Ce creuset commun, la metteuse en scène italienne en dessine d’ailleurs les contours quasiment d’entrée de jeu et se situe précisément par rapport à la matière textuelle dont elle s’inspire, jusqu’à se confondre avec elle. « Dernièrement, j’ai eu à prononcer certains adieux. Parfois de ma propre volonté. Parfois de façon inimaginable, au point que j’aurais tout donné pour que cela n’advienne pas. Le genre de moments dans la vie où tout semble voué à changer. Comme s’il fallait changer, perdre sa vieille peau pour avancer. Seule. De fait, seule, raconte-t-elle avec son habituelle voix, fluette et pétrie de vibrations. J’ai lu ce début dans Impossibles Adieux. Ce ne sont pas vraiment les mots du livre, mais je m’en souviens ainsi. J’ai lu ça et j’ai pensé : ça, c’est moi ! En ce moment, j’en suis exactement là. Un certain travail mené durant vingt ans a pris fin. J’ai perdu mon meilleur ami. J’ai changé de maison et de quartier. Je ne m’y retrouve plus. Le travail n’est plus celui d’autrefois. » Ce « meilleur ami », ne peut être, suppose-t-on, qu’Antonio Tagliarini, avec lequel Daria Deflorian à cheminer entre 2008 et 2021, donnant naissance à des spectacles d’une sensibilité souvent renversante – citons, par exemple, Quasi niente ou Avremo ancora l’occasione di ballare insieme –, avant que leurs chemins divergent.

Or d’amitié, il est aussi question dans Impossibles Adieux et, par capillarité, dans Che dolore terribile è l’amore, celle qui unit Gyeongha, la narratrice séoulienne, et Inseon, cette ancienne vidéaste devenue menuisière, qui, désormais, vit sur l’île coréenne de Jeju pour s’occuper de sa mère atteinte de démence. Alors qu’elle vient, lui affirme-t-elle, de se sectionner les doigts en coupant du bois et d’être transportée à l’hôpital, la seconde supplie la première de prendre, dans les plus brefs délais, un vol pour se rendre à son domicile afin de donner à boire et à manger à son oiseau qui, sans cette aide précieuse, risque de mourir. Gyeongha s’exécute derechef, mais, à son arrivée, découvre le volatile sans vie, et commence, furieux blizzard aidant à l’extérieur, à voir se brouiller, depuis l’intérieur, les frontières du réel. Sa main curieusement intacte, Inseon ne tarde alors pas à reparaître et, avec elle, l’histoire de sa mère qui, contrairement à son frère, a survécu au massacre de Jeju, cette tuerie anti-communiste qui, en quelques mois au cours des années 1948-1949, a causé plusieurs dizaines de milliers de morts, mais a été invisibilisée pendant plus d’un demi-siècle en Corée du Sud.

Ces fantômes aux origines variées, Daria Deflorian les invoque non pas par le biais d’une vulgaire séance de spiritisme – façon Carolina Bianchi dans Uma Luz Cordial –, mais au long d’un rituel préliminaire silencieux, construit à partir de poteaux en bois noircis, par les flots – où les corps des victimes de Jeju ont parfois été jetés – ou par les flammes. Ces mêmes poteaux qui, au nombre de 99, pourraient, conformément au rêve de Gyeongha, servir de base à une installation artistique que – en guise de trajectoire dramaturgique – les deux amies envisagent de planter dans un champ enneigé à proximité de la demeure où elles passent la nuit. À leur côté, erre cette mère qui a survécu au massacre de Jeju, mais qui, démence oblige, n’est plus que l’ombre d’elle-même, mais aussi, progressivement, le souvenir de ceux qui ont disparu. Car, et c’est là tout le projet ultra-sensible de Daria Deflorian, ce Che dolore terribile è l’amore s’intéresse moins à décrire ce qui existe au présent qu’à retisser les liens et à reconstituer les figures de ceux qui ont été, et à observer comment leur retour peut bouleverser les vivants. Loin d’être strictement ectoplasmiques, les spectres sont alors rendus à leur statut ancien d’êtres sensibles, traversés, eux aussi, par ces sensations que l’humanité a en partage, et que Han Kang s’échine à décrire le plus fidèlement possible, à l’image de cette chaleur qui, en dégustant un thé, se diffuse dans l’estomac – « Si Inseon est un esprit venu me visiter alors moi, je suis vivante. Mais si elle est vivante alors l’esprit, c’est moi. Est-il possible que ce liquide brûlant se répande de la même manière dans nos deux corps ? », s’interroge ainsi, de façon aussi fine que sublime, la narratrice.

Surtout, à travers, notamment, le cycle de l’eau qui pourrait faire que « cette neige qui tombe ici et maintenant soit la même neige que celle d’antan » ou le rapport aux archives que Inseon a compilées à propos du massacre de Jeju et qu’elle met en partage, les morts semblent indéfectiblement unis aux vivants, et participer, par la bande, à leur présent, ce qui explique le caractère irradiant et permanent de la douleur de leur perte ; a fortiori lorsque, comme dans le cas du massacre de Jeju, elle n’a pas pu s’accompagner, en raison de la violence première et du silence second, d’un travail de deuil en bonne et due forme. Dès lors, une fois la digue du silence levée, tout ne peut être, pour ceux qui restent, en tant que rescapés, que submersion psychologique, comme pour cette mère dont la fille veut, par-delà sa démence et grâce à sa caméra, obtenir quelques confessions supplémentaires, à l’image d’une Chantal Akerman qui, jusqu’au bout, aura cherché à percer ce « rien à dire » que lui objectait sa propre mère quand elle l’interrogeait sur la Shoah dont elle était l’une des survivantes. À la suite d’Han Kang, mais dans une « variation » – que nous préférerons au mot d’« adaptation » – autrement plus resserrée, c’est bien par tout cela que Daria Deflorian, sans jamais chercher à se l’accaparer fermement, se laisse traverser et tente de se faire la passeuse éclairée. Pour ce faire, la metteuse en scène italienne, conformément à la grammaire qu’elle déploie et déplie depuis tant d’années, active les leviers de nos intériorités. En s’adressant à la part sensible de chacune et chacun, elle se branche alors, comme Han Kang, sur le canal de notre commune humanité, capable de rendre sensible la douleur d’un massacre pourtant survenu à l’autre bout du monde et à une tout autre époque, et, en réveillant ainsi les fantômes, d’éveiller les consciences.

Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr

Che dolore terribile è l’amore (Quelle douleur terrible est l’amour)
À partir d’Impossibles adieux de Han Kang
Dramaturgie et mise en scène Daria Deflorian
Projet partagé avec Monica Piseddu et Andrea Pizzalis
Avec Anna Coppola, Daria Deflorian, Monica Piseddu
Co-dramaturgie Eric Vautrin
Scénographie et assistanat à la mise en scène Andrea Pizzalis
Lumière Giulia Pastore
Son Emanuele Pontecorvo
Costumes Ettore Lombardi
Direction technique Enrico Maso
Conseil artistique Attilio Scarpellini
Collaboration à la dramaturgie Nikolai Palmieri et Blu Silla

Production INDEX Production
Coproduction Emilia Romagna Teatro ERT / Teatro Nazionale (Bologne), Piccolo Teatro di Milano – Teatro d’Europa (Milan), Teatro di Roma – Teatro Nazionale (Rome), Festival d’Avignon, théâtre Garonne, scène européenne – Toulouse
Diffusion en France théâtre Garonne, scène européenne – Toulouse
Avec la collobaration de Istituto Culturale Coreano in Italia, L’arboreto – Teatro Dimora di Mondaino | Centro di Residenza Emilia-Romagna, Residenza Olinda/TeatroLaCucina (Milan)
Soutien MiC – Ministero della Cultura
Soutien pour le 80e Festival d’Avignon Institut Culturel Italien à Marseille, Literature Translation Institute of Korea

Durée : 1h20

Festival d’Avignon, Cloître des Carmes
du 13 au 18 juillet 2026, à 22h

ERT Teatro Nazionale, Bologne (Italie)
du 22 au 26 octobre

Piccolo Teatro, Studio Melato, Milan (Italie)
du 29 octobre au 8 novembre

Teatro Valle, Teatro di Roma (Italie)
du 26 novembre au 6 décembre

14 juillet 2026/par Vincent Bouquet
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