Armé de sa grammaire scénique dont le caractère époustouflant n’a d’égal que celui de ses comédiennes et comédiens, Julien Gosselin retrouve Roberto Bolaño pour orchestrer une course-poursuite littéraire aussi fascinante qu’exigeante avec le Mal.
« […] Âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Écoute bien ce que je te dis : dirige tes talons en arrière et non en avant, comme les yeux d’un fils qui se détourne respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle […] » Par ces mots, extraits des toutes premières lignes du premier des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont, Julien Gosselin pose les bases de son spectacle tout en ouvrant une fausse piste. Si pour son irruption dans la Cour d’honneur, treize ans après sa première venue au Festival d’Avignon avec Les Particules Élémentaires, qui a grandement contribué à propulser sa carrière, le désormais directeur du Théâtre de l’Odéon semble d’entrée de jeu placer sa nouvelle création sous la tutelle du personnage aussi sulfureux que maléfique imaginé par Isidore Ducasse – le vrai nom de Lautréamont –, ce n’est que pour mieux, d’un point de vue strictement narratif à tout le moins, s’en détourner. Au lieu de dérouler l’épopée de Maldoror, comme le titre retenu pouvait le laisser à penser, le metteur en scène s’en remet surtout, et rapidement, à un autre expert du Mal, l’écrivain Roberto Bolaño, dont il avait déjà formidablement exploré 2666, il y a tout juste dix ans, au coeur de La FabricA. Après avoir orchestré, en préambule, une plongée spéléologique dans les entrailles de la Cour, qui permet d’exploiter une dimension méconnue du Palais des Papes – et inverse à celle qu’avait choisie Romeo Castellucci dans son Inferno – et de s’immerger dans les profondeurs de la Terre, plus susceptibles, a priori, d’abriter les racines du mal, et Maldoror avec elles, que le ciel, Julien Gosselin pénètre dans La littérature nazie en Amérique, qui n’est ni l’ouvrage le plus connu, ni le plus immédiatement saisissable du poète chilien.
Avec une esthétique qui semble prolonger, et augmenter, celle des débuts de 2666, où, conformément aux tropismes littéraires de Bolaño, quatre universitaires partaient eux aussi en quête d’un mystérieux écrivain, Benno von Archimboldi, le metteur en scène explore cette galerie de portraits qui paraît réunir ce que la littérature pro-nazie, et pro-fasciste, a pu produire de pire de l’autre côté de l’Atlantique. Convoqués, à chaque fois, par l’entremise d’un proche ou d’un spécialiste, ces auteurs véhiculent une série d’idées pour le moins nauséabondes, du décalque des plans des camps de concentration pour construire l’enclave chilienne de la secte nazie de la Colonia Dignidad, révélé par un certain Willy Schürholz, à la promotion d’un Quatrième Reich au féminin en Patagonie conçue par Daniela de Montecristo, en passant par la répugnante « communauté aryenne naturaliste » de Segundo José Heredia. Si ces écrivains sont aussi sulfureux et fictifs que Maldoror lui-même, ils n’en jouent pas moins avec l’amour du faux de Bolaño – et avec l’émigration de nombreux dignitaires nazis en Amérique latine dans les dernières encablures de la Seconde Guerre mondiale –, et dessinent une constellation intellectuelle et maléfique à dimension continentale, et même universelle, comme le prouvent l’usage de l’allemand, de l’espagnol, du portugais, de l’anglais et même de l’italien, et ce, depuis bon nombre de pays latino-américains, du Brésil au Venezuela, en passant, évidemment, par l’Argentine, en tant que terre d’accueil privilégiée des nazis, et le Chili, en tant que terre natale de Bolaño.
De cette fausse anthologie, Julien Gosselin a, comme l’écrivain chilien avant lui, préalablement dégagé une figure, celle de Carlos Wieder, un poète qui pourrait, dit-on, se confondre avec un dénommé Alberto Ruiz-Tagle, auteur d’un double assassinat, celui des soeurs Garmendia. Connu dans La littérature nazie en Amérique sous le nom de Carlos Ramírez Hoffman, à qui un chapitre est consacré, ce personnage fait aussi l’objet, chez Bolaño, d’un livre à part entière, Étoile distante, où Julien Gosselin n’hésite pas, à la suite du premier, à se plonger plus avant. Situé à un point de bascule historique vers le Mal, dans ces quelques années, et surtout semaines, qui précèdent le renversement de Salvador Allende par Augusto Pinochet, ce roman prend racine à Concepción, au Chili, dans un petit groupe d’étudiantes et d’étudiants, toutes et tous apprentis poètes, et fascinés par Alberto Ruiz-Tagle, qui, contrairement à ses amis victimes du coup d’État de 1973, est galvanisé par ce dernier, autant artistiquement, jusqu’à écrire des poèmes sordides dans le ciel à l’aide d’un avion, qu’intimement, en se transformant en serial-killer aussi cruel que sanglant, pour tenter de mettre la mort au niveau de l’art, et plus particulièrement de la poésie. Une traversée que, non satisfait de ces deux premiers mouvements, Julien Gosselin clôt avec un dernier intitulé Les Chants de Roberto, où Bolaño, qui a été intronisé au rang de personnage dans la première et surtout dans la seconde partie, se retrouve au soir de sa vie et, cette fois, au centre du jeu, poussé par une journaliste, qui veut remonter la piste de disparus – comme ceux de Santa Teresa dans 2666 –, et un enquêteur à retrouver la trace de Carlos Wieder, devenu un ersatz de Maldoror chilien.
Aussi exigeant intellectuellement que finement tricoté dramaturgiquement, cet empilement de poupées russes littéraires, qui compose sans doute le spectacle le moins facilement préhensile de Julien Gosselin, joue avec la façon compulsive qu’a Bolaño d’exhumer des écrivains qui, s’ils sont fictifs, n’en reflètent pas moins les vices et les tares d’une société. Tout entier traversé et irrigué par l’amour de la littérature et de la poésie de son concepteur, il tente également d’explorer les très grands pouvoirs et les puissants reflets de ces deux arts, mais aussi leurs limites intrinsèques, voire leurs profonds dangers, quand la grande responsabilité qu’ils confèrent tombe entre de très mauvaises mains. Dans cet ensemble essentiellement « bolañesque », le vrai Maldoror émerge de temps à autre, notamment par l’intermédiaire de l’un des exemplaires de ses Chants, mais sans que sa présence n’ait besoin d’être soulignée, comme si, parce que le Mal était là, présent, partout, tout le temps, le personnage de Lautréamont, conformément à son essence, l’était lui aussi, naturellement. Se contentant, parfois, d’affleurer à la surface, il rappelle alors son omniprésence dans les bas-fonds où Roberto Bolaño, et Julien Gosselin à sa suite, ne cessent de creuser pour mieux tenter de comprendre, sans aucune dimension morale, ce qui, un jour, peut provoquer la bascule d’un homme, voire d’une société, vers le maléfique. Cela, le metteur en scène le rend possible grâce à l’utilisation de sa grammaire scénique toujours aussi époustouflante d’esthétique et de maîtrise. Paraissant bouillonner de tous les côtés, le plateau de la Cour d’honneur du Palais des Papes est habité sans mal, tantôt par les écrans, dont quatre sont amovibles, tantôt par des « boîtes » de décor, explosées dans la seconde partie, et réunifiées pour édifier la maison de Bolaño dans la dernière, mais aussi par le public qui, entre le premier et le second entracte, peut investir la scène – et boire un verre – en déambulant à loisir, dans un principe qui n’est pas sans rappeler celui du début d’Extinction, sans toutefois produire la même substance dramaturgique.
Cette correspondance n’est pas la seule que ce Maldoror entretient avec les précédents spectacles de Julien Gosselin, en plein, avec, bien sûr, 2666, mais aussi en creux. Tandis que le metteur en scène pousse encore les feux de son usage du vocoder – utilisé de façon balbutiante dans Le Passé et de manière plus avancée dans Musée Duras –, il se convertit également par touches subreptices à l’humour, notamment en exhumant la nouvelle Police Rat de Bolaño – et sa sonnerie de portable à base de Cucaracha – et surtout à l’usage de ces langues étrangères qu’il avait, jusqu’à son exploration récente de l’oeuvre de Duras, longtemps délaissées, alors qu’elles lui permettent de renforcer encore la dimension de théâtre-monde qu’il porte dans le sillage du poète chilien. Poussée, comme souvent chez Gosselin, à son paroxysme, cette volonté oblige ses comédiennes et comédiens à se dépasser et à s’exprimer durant toute la première partie dans l’ensemble des langues mobilisées par la narration. Fidèles de longue date du metteur en scène, tels Joseph Drouet, Denis Eyriey et Carine Goron, plus récemment arrivés, comme Achille Reggiani, Rita Benmannana et Lucile Rose, ou nouveaux venus, à l’image de Jeremy Lewin et Cyril Metzger, toutes et tous, portés par les envolées musicales une nouvelle fois essentielles de Guillaume Bachelé et Maxence Vandevelde, frôlent la perfection, à commencer par Jeanne Louis-Calixte, qui confirme, avec ses incarnations possédées, son statut de révélation, et Victoria Quesnel, qui offre au spectacle ses moments émotionnellement les plus intenses, dans les dernières minutes subjugantes de la première partie, comme dans son ultime monologue, livré à l’occasion de l’enterrement de Bolaño, où, de Baudelaire à Mallarmé, de l’« oasis d’horreur dans un désert d’ennui » à la « chair triste », les joyaux de la poésie française, alors qu’il est plus de 3h30 du matin, brillent de mille feux dans la nuit avignonnaise, rendue étincelante.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Maldoror
d’après Roberto Bolaño et Lautréamont
Adaptation et mise en scène Julien Gosselin
Avec Guillaume Bachelé, Rita Benmannana, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Jeremy Lewin, Jeanne Louis-Calixte, Cyril Metzger, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Lucile Rose, Maxence Vandevelde, et les cadreurs Jérémie Bernaert et Baudouin Rencurel
Scénographie Lisetta Buccellato
Lumière Nicolas Joubert
Vidéo Jérémie Bernaert, Pierre Martin Oriol
Musique Guillaume Bachelé, Maxence Vandevelde
Dramaturgie Eddy D’aranjo, Marie-José Malis
Costumes Caroline Tavernier
Son Théo Jonval
Script Antoine Hespel
Étalonnage Laurent Ripoll
Assistanat création costumes Géraldine Ingremeau
Assistanat à la mise en scène Lucile Rose, Zoé Benguigui
Traduction, surtitre Zoé Benguigui
Décor, costumes, accessoires les Ateliers de l’Odéon Théâtre de l’EuropeProduction Odéon Théâtre de l’Europe (Paris)
Coproduction Festival d’Avignon, Comédie de Genève, Maison de la Culture d’Amiens, Onassis Stegi Athènes
Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National
Soutien Fondation Odéon Théâtre de l’Europe et pour la 80e édition du Festival d’Avignon : SpedidamL’oeuvre de Roberto Bolaño est représentée par la Wylie Agency.
Durée : 5h30 (entractes compris)
Festival d’Avignon, Cour d’honneur du Palais des Papes
du 4 au 12 juillet 2026, à 22hOdéon Théâtre de l’Europe, Paris
du 15 janvier au 6 février 2027Maison de la Culture d’Amiens
les 13 et 14 févrierComédie de Genève (Suisse)
du 20 au 23 marsDe Singel, Anvers (Belgique)
les 14 et 15 maiOnassis Stegi, Athènes (Grèce)
en octobre 2027




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