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« MULJIL », plonger en eaux troubles en douceur

A voir, Festival d'Avignon, Les critiques, Théâtre
MULJIL de Jinyeob Lee © Shinjoong Kim
Jinyeob Lee met en scène MULJIL de Jaeuk Shin

Photo Shinjoong Kim

Dans cette performance d’une douceur hypnotique, qui pourtant flirte avec les limites respiratoires des interprètes, l’eau qui les immerge agit comme le révélateur de notre être intérieur, l’élément premier qui nous ramène à la source et à l’essence. Au-delà des apparences, Jinyeob Lee fait du Cloître des Carmes le lieu épiphanique d’une expérience collective éminemment sensitive et méditative.

C’est un des premiers spectacles du 80e Festival d’Avignon dans la langue invitée : le coréen. Et l’expérience agit comme un doux voyage, un déplacement de soi autant qu’un retour aux sources, à l’origine première de la vie sur terre et de notre existence utérine : l’eau. MULJIL, un mot qui fait référence, si l’on en croit la feuille de salle éclairante, à une activité spécifique à l’île de Jeju – merveille de la nature située en mer du Japon et province de la Corée du Sud –, celle des haenyeo, ces plongeuses à l’affut de crustacés qui défient la mer sans bouteille d’oxygène, au péril de leur vie. Entre le fond et la surface, les abysses et le ciel au-dessus de nos têtes, entre l’apnée et la respiration, entre le délice et la peur, c’est dans cet entre-deux des contraires, dans cette zone intermédiaire entre le meilleur et le pire, que se joue cette performance inédite, atypique et sensorielle.

Au centre d’un dispositif bifrontal sont alignés à égale distance quatre tubes transparents étroits, de forme carrée, remplis d’eau. Un environnement sonore omniprésent siffle ses aigus comme des acouphènes, ses lignes oscillatoires et ses bruits de cliquetis métalliques. Une bande-son immersive qui nous entraîne d’emblée profond, là où le volume liquide modifie la perception auditive. À l’aide d’un escabeau sur mesure, les quatre interprètes plongent. Ici, l’habit fait le moine, les costumes dessinent des silhouettes plus ou moins identifiables de prime abord, des figures de la norme apparente qui deviendront, au fil de l’eau qui agit comme un révélateur, le reflet de nos marginalités et vulnérabilités. Il y a cette femme enceinte jusqu’aux dents et encombrée par ses sacs de provisions, la plus identifiable de toutes et tous au premier abord. Son énorme ventre la positionne plus qu’il ne la raconte, lui confère un rôle, celui de future mère. Les autres sont au départ plus flous : cet homme simple à cour, cette femme portant un masque chirurgical à jardin, et, au centre, cet homme en costume-cravate, élégant. Plus tard, le masque tombera, la veste aussi, puis la chemise et le reste, les sacs déverseront leur poids, leurs contraintes, leur aliénation.

La metteuse en scène Jinyeob Lee ne propose pas ici des personnages de théâtre avec une identité fictionnelle narrée. Chacun·e est un portrait communautaire, l’image d’un état d’être, un archétype vivant. Car on comprend, au fil des scènes qui se jouent séparément dans chaque tube, que cet homme qui se débat avec ses sacs poubelles noirs représente l’ouvrier de nos sociétés, asphyxié par la pénibilité de ses tâches, que cette femme, la bouche fardée outrancièrement de rouge, accro à la chirurgie esthétique, qui se rajoute prothèses de poitrine et de fesses, déploie tous les artifices possibles pour ressembler à une poupée gonflable, un idéal véhiculé par les influenceuses sur les réseaux sociaux, que cet homme qui se dénude et s’enveloppe d’une robe de tulle blanc ôte le moule, le cadre qui le limite, revient à un état fœtal. Si les figures ne sont pas toujours claires, peu importe. Le texte en voix off, qui alterne entre le coréen et l’anglais avec fluidité, a le mérite de ne pas illustrer, mais de privilégier l’intériorité, le lien de la personne à son corps et au regard des autres. « Mes empreintes disparaissent », dit l’un d’entre eux, avant d’ajouter : « Que deviennent les empreintes emportées par les vagues ? ». Ce que représente Jinyeob Lee dans un geste aussi limpide que mystérieux, ce sont des allégories – de la maternité, de la beauté, du travail – des rôles que nous tenons, ce ne sont pas des réponses closes, mais des questions ouvertes qui nous confrontent, grâce à la poésie générée par ces corps immergés, à notre condition humaine.

MULJIL agit en miroir et en miroitements. Le sillon de poudre blanche fluorescente tracé à deux à l’aide d’arrosoirs, ondoyant entre les tubes, rappelle la forme hélicoïdale de l’ADN. Cette eau qui est au cœur de la représentation est ce que nous avons en commun. Notre berceau. Notre élément premier. Regarder, comme des « images du monde flottant » des estampes japonaises, ces corps se laisser choir au fond de l’eau, leurs gestes au ralenti dans cet espace délimité qui les contraint, les enferme et les offre au regard, tandis que les objets remontent à la surface irrémédiablement pour y flotter, plonge le public dans un état hypnotique. La chorégraphie, minimaliste, dit nos solitudes contemporaines, le dispositif dit notre isolement les uns des autres. Chacun·e est dans sa sphère, dans sa bulle, dans sa chrysalide. L’eau se trouble, les corps se renversent, tête en bas, c’est toute la gravité terrestre qui est bouleversée. Et nous avec.

D’autant plus que Jinyeob Lee va plus loin. Quatre personnes du public, complices, montent sur scène, entrent en contact avec les interprètes avant de plonger elles aussi. La scène est saisissante. La metteuse en scène a conçu son spectacle pour l’itinérance et le plein air. À chaque lieu de représentation, elle rencontre les communautés locales et invite des personnes minorisées à participer. Mais ce n’est pas tout, et l’étape d’après nous sidère : une fois sortis de l’eau, les interprètes professionnels proposent à des spectateur·rices de les rejoindre. À leur tour de plonger avec les complices, tout habillés, et de vivre le spectacle de l’intérieur. Tout à coup, la pièce raconte autre chose. Elle bascule et se réinvente. Elle dit nos liens possibles, la beauté et la joie du contact, elle ouvre sur la possibilité d’être un collectif, sous le même ciel, dans une chorégraphie finale qui soude la scène et la salle dans un même mouvement partagé. L’eau n’est plus un élément extérieur à nous, nous sommes la vague. Et nous sommes ensemble.

Marie Plantin – www.sceneweb.fr

MULJIL
Mise en scène Jinyeob Lee
Texte Jaeuk Shin

Avec Aeri Lee, Hyunsung Seo, Jaeho Lee, Joonbong Kim, Kwanghyun Ma et des figurants d’Avignon
Son Jimmy Sert
Lumière Hayoung Jeong
Costumes Gyonginn Kim
Régie plateau Wonsuk Choi

Production Elephants Laugh
Commande Ansan Street Arts Festival et du Seoul Street Arts Creation Center
Partenariat Producer Group DOT
Soutien Korean Foundation for International Cultural Exchange (KOFICE), K-arts on the Go

Durée : 1h

Festival d’Avignon, Cloître des Carmes
du 4 au 7 juillet 2026

6 juillet 2026/par Marie Plantin
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