Avec Salma, Mon Amour, l’auteur et metteur en scène Ahmed El Attar revient pour la troisième fois au Festival d’Avignon. Il y poursuit avec talent sa chronique lapidaire de l’Égypte depuis ses hautes sphères sociales et économiques.
L’an dernier, nous étions de ceux qui jugeaient le focus « langue arabe » du Festival d’Avignon plus que décevant, insuffisant. Alors que le génocide perpétré par Israël à Gaza était engagé de longue date au moment de la 79e édition, y compris lors de l’annonce par son directeur, Tiago Rodrigues, de son choix de la langue invitée, il n’en a quasiment pas été question dans les spectacles programmés, dont un seul était palestinien. Lors d’un bilan public, Tiago Rodrigues, en réponse sans doute à des critiques proches de celles que formulons ici, annonçait un « rattrapage » arabe l’année suivante. Il tient parole lors de cette 80e édition dont la langue mise à l’honneur, le coréen, offre d’heureuses découvertes – contrairement aux artistes arabes présentés l’an dernier, les Coréens ne sont pour la majorité d’entre eux pas du tout inscrits dans les réseaux de diffusion et de production européens. Si Ahmed El Attar n’est guère un inconnu en terres avignonnaises, puisque deux de ses créations y ont déjà été présentées, The Last Supper en 2015 et Mama en 2018, son retour après tant d’années est fort bienvenu. Car cet auteur et metteur en scène, directeur du festival indépendant Downtown Contemporary Arts (D-CAF) au Caire depuis les lendemains de la révolution égyptienne de 2021, a le don de nous donner des nouvelles de son pays et du Moyen-Orient, et de faire du théâtre un outil de résistance contre ce qui y va mal. Pour ce chef de file du théâtre indépendant en Égypte, qui œuvre à ouvrir à d’autres la renommée internationale dont il bénéficie, la scène est aussi un espace de profonde autocritique.
Le décor de Salma, Mon Amour place qui a vu les deux pièces d’Ahmed El Attar citées plus tôt en terrain très bien connu. Les meubles designs de type scandinave installés aux quatre coins du plateau désignent en effet, plus qu’ils ne le représentent tout à fait, le foyer d’une famille égyptienne aisée. S’il avait prétendu clore avec Mama une trilogie consacrée à la famille en Égypte – le premier volet qui s’intitule La vie est belle en attendant mon oncle d’Amérique n’a pas été joué en France, le deuxième est The Last Supper –, l’artiste égyptien y revient tout entier et ne s’en cache pas. La scénographie, puis les comédiens qui viennent progressivement l’investir nous installent d’emblée dans un huis clos dont Ahmed El Attar n’hésite pas à souligner le caractère carcéral. Alors que la demeure cossue de Mama était entourée de structures métalliques type échafaudage, celle de Salma, Mon Amour est carrément traversée par de longs barreaux noirs. La métaphore est si claire qu’elle n’en est presque plus une. En posant ainsi, par la scénographie, l’idée d’enfermement intérieur, le metteur en scène donne au spectateur plus d’une longueur d’avance sur ses protagonistes, qui ne prendront d’ailleurs jamais la mesure de leur aveuglement. À l’exception de l’héroïne éponyme incarnée par Kawthar Mohsen, qui est la seule à briser le silence des siens autour de la guerre qui gronde pourtant à leurs portes.
Si la première scène du spectacle commence en septembre 2023, c’est un mois plus tard qu’a lieu la deuxième. Les attaques du Hamas contre Israël ont eu lieu, et si, dans l’ensemble, rien ne semble avoir bougé chez les nantis dont on vient tout juste de faire la connaissance, l’événement qui déclenche le génocide israélien à Gaza ouvre peu à peu des brèches entre les individus. Et révèle leur complicité avec les intolérables violences en cours. Après avoir traité des conséquences du mouvement populaire de 2011, d’abord sur un plan intime dans son solo On the importance of being an Arab qu’il créait trois ans après les événements, puis par son immersion fictive dans les cimes économiques de la société cairote, Ahmed El Attar poursuit donc sa chronique des soubresauts politiques et sociaux de l’Égypte. Il excelle désormais pour cela dans l’art d’inventer des familles dont les membres ne sont ni tout à fait des personnages ni vraiment des figures, mais des sortes d’hybrides qui entretiennent le spectateur dans un léger doute constant. Le réalisme mâtiné d’étrange, avec les clous géants qui viennent comme barrer le paysage de la chambre et de la cuisine – le salon, lui, est tout à fait à découvert – contribue lui aussi à doubler la représentation d’un questionnement sur les modalités de celle-ci, sur son rapport au réel. Loin de nous mettre à distance de la fiction, ce discret trait métathéâtral nous incite à en examiner les moindres détails. Car ce sont eux qui disent le plus souvent la vérité dans Salma, Mon Amour, où les apparences sont plus longtemps trompeuses que dans les pièces précédentes d’Ahmed El Attar. Les temps ont changé depuis Mama et, par conséquent, les masques sociaux aussi.
Davantage que de prétendre accéder à une quelconque vérité générale sur la situation égyptienne, ce sont ces masques qu’observe avant tout l’artiste dans ses chroniques. Chose théâtrale par excellence, le masque lui offre un riche moteur de questionnement, qui, dans son dernier opus, porte sur l’après 7-Octobre, sur l’impact du génocide non seulement sur les Palestiniens, mais sur le monde entier. Pour porter cette interrogation, et sans doute pour rendre compte des évolutions de la société égyptienne depuis son précédent spectacle, Ahmed El Attar opte pour l’expression de violences plus sourdes et dissimulées qu’auparavant. Le père (Ramsi Lehner), par exemple, homme d’affaires préférant traiter avec Dubaï et les États-Unis qu’avec et pour son propre pays, n’affiche pas de prime abord l’autorité qu’il exerce sur tous les siens. Pour que se lézarde son sourire nonchalant, il faut que sa fille Salma cesse brutalement ses vidéos TikTok de playback de chansons étrangères pour exprimer son désarroi face à la guerre, et son désir d’agir pour apaiser les souffrances des victimes. Si celles-ci ne sont jamais nommées, ce qui donne à l’ensemble un accent de fable, il va de soi qu’il s’agit des Gazaouis, voisins de l’Égypte que le président Abdel Fattah al-Sissi a exclu d’accueillir sous des prétextes sécuritaires. Refusant de regarder les crimes qui se perpétuent tout près, pire, en mettant en place un commerce de fruits à coque avec Israël, la petite famille friquée de Salma, Mon Amour n’est que superficiellement aimable. Et encore, pas pour longtemps.
Très tchekhovienne dans sa structure, où le temps n’est rempli que d’histoires trop petites pour être qualifiées d’événements et de jeux souvent malsains auxquels chacun se livre dans son coin, cette pièce est sans concession envers la classe dominante que représentent celles et ceux qui s’y agitent avec plus ou moins de fougue et s’y déchirent. Elle fait aussi puissamment écho au grand silence complice de l’Occident face au massacre. Si Ahmed El Attar développe ici une écriture plus linéaire, plus classique et proche de modèles occidentaux qu’il a pu le faire auparavant, notamment dans On the importance of being an Arab où il rassemblait des textes et matériaux de natures diverses pour faire pièce, c’est d’ailleurs peut-être dans l’intention de concerner aussi d’autres publics que le sien en Égypte. Ce choix opère pleinement. Si nous n’avons évoqué jusque-là que fille et père, ce succès doit aussi beaucoup à toutes les figures-personnages qui les entourent : celle de la mère (Nanda Mohammad) qui, pour supporter le carcan familial, s’en remet aux applis de rencontre, du fils (Mostafa Shaker), dont le mariage avec une Américaine est mis en péril par la guerre, ainsi que des deux domestiques (Lela Magdy et Salah Morad), dont le triste sort dévoile la violence des autres. Proches sur bien des points des domestiques du théâtre classique occidental, ces deux protagonistes issus de classes plus populaires sont là pour rappeler que, dans une Égypte globalement soumise à une grande précarité économique, la famille de Salma est une exception. La Cérémonie de Chabrol, où deux domestiques se vengent cruellement de leurs maîtres, n’est pas loin. Quid de la fin des très riches et de leurs privilèges ?
Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr
Salma, Mon Amour
Texte et mise en scène Ahmed El Attar
Avec Ramsi Lehner, Lela Magdy, Nanda Mohammad, Kawthar Mohsen, Salah Morad, Mostafa Shaker
Musique Hassan Khan
Scénographie et costumes Hussein Baydoun
Lumière Charlie Aström
Costumes Hussein Baydoun, Mohamed Sabakhawy
Assistanat à la mise en scène Lina Sakr, Teymour El Attar
Régie générale et direction de production Ahmed Ashmawy
Régie plateau Loulwa Dora
Régie lumière Saber El Sayed
Surtitrage Lina Sakr
Chorégraphie TikTok de la chanson El Mabdaa Kawthar Mohsen
Chorégraphie des combats Luke Lehner
Assistanat aux costumes Alia Hisham
Construction du décor Amr Saber
Fabrication des costumes Atelier Hamada El Brawi, Said Rizk designs, Atelier Ahmed MoustafaProduction Orient productions (Le Caire)
Coproduction MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis (Bobigny), Mixt Nantes, Festival d’Avignon, Scène nationale du Sud-Aquitain (Bayonne), Théâtre national Wallonie-Bruxelles, The Arts Center at NYU Abu Dhabi (UAE)
Soutien Arab Arts Focus Association (AAF), FSAA (Fonds de soutien aux Arts Arabes), Falaki theater at the American University in Cairo (Le Caire), Onda – Office national de diffusion artistique
Résidence Studio Emad Eddin (Le Caire)
Soutien pour le 80e Festival d’Avignon Onda – Office national de diffusion artistiqueExtraits de chansons : Cupid par Fifty Fifty, El Mabda2 par Marwan Pablo, Anti-Hero par Taylor Swift. Les monologues de Salma sont des extraits retravaillés de : Hécube, La Folie d’Héraclès et Électre d’Euripide ainsi qu’Antigone de Sophocle.
Durée : 1h15
Festival d’Avignon, L’Autre Scène du Grand Avignon, Vedène
du 5 au 8 juillet 2026, à 12hMC93, Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny
du 8 au 10 octobreComédie de Valence, CDN Drôme-Ardèche
les 13 et 14 octobreThéâtre de Choisy-le-Roi
le 16 octobreScène nationale du Sud Aquitain, Bayonne
le 3 novembreMixt, terrain d’arts en Loire-Atlantique, Nantes
les 6 et 7 novembreTandem – Scène nationale de Douai
les 9 et 10 novembreLaMAM – Maison des Arts Marseille
le 13 novembreThéâtre National Wallonie-Bruxelles (Belgique)
du 6 au 11 décembre 2027




Bonjour cette pièce fait la propagande du Hamas sur le sol français avec l’argent des Francais. Il n’y a pas de génocide de palestiniens. Il y a une guerre défensive d’Israël. Le seul genocide à eu lieu le 7/10/23 sur les israéliens. C’est une honte !