
Photo Christophe Raynaud de Lage, coll. ComeÌdie-Française
Ă la ComĂ©die-Française, l’artiste italienne livre une version de la piĂšce shakespearienne sous-tendue par une lecture sĂ©duisante, et pertinente, mais lestĂ©e par un trop grand nombre de lourdeurs scĂ©niques.
Sur le plateau de la salle Richelieu de la ComĂ©die-Française, Lady Macbeth attend son heure. Assise juste en-dessous d’un portrait de son gĂ©nĂ©ral de mari, elle semble, avec son allure de sorciĂšre digne des meilleurs films d’horreur, dĂ©jĂ appartenir Ă la confrĂ©rie des prophĂ©tesses dont les voix ne tardent pas Ă retentir. La chevelure devant le visage, prise de spasmes qui, Ă intervalles rĂ©guliers, raidissent ses mains, elle s’impose comme la quatriĂšme « soeur fatale », tel que les renomme Silvia Costa, celle par qui le « tohu-bohu » annoncĂ© par les trois autres adviendra. Loin d’une coquetterie théùtrale, cette entrĂ©e en matiĂšre constitue, chez la metteuse en scĂšne, le point de bascule, le moment oĂč, alors que le « pur » et l’« impur » se confondent, le rĂ©el est subverti et le royaume Ă©cossais plongĂ© dans une rĂ©alitĂ© parallĂšle. Ă la maniĂšre des tables lors d’une sĂ©ance de spiritisme, le portrait de Macbeth se met alors Ă tourner sur lui-mĂȘme, Ă une vitesse telle qu’il paraĂźt prendre l’allure d’un vortex capable d’absorber le monde rĂ©el ou d’une spirale hypnotique en mesure de faire chavirer les tĂȘtes, Ă commencer par celle du militaire. Avant de sortir de scĂšne pour laisser sa place au roi Duncan, la Lady crache avec dĂ©dain sur le tableau lacĂ©rĂ© de part en part, et pose ainsi le cadre : c’est elle, et bien elle, qui sera aux commandes de l’entreprise meurtriĂšre Ă venir, dont son mari ne sera que le mĂ©prisable, mĂ©prisĂ© et vulgaire bras armĂ©.
Car, sans l’influence de sa femme et des trois sorciĂšres qui, sous les yeux Ă©bahis de Banquo, lui annoncent qu’il deviendra « baron de Cawdor », puis « roi », Macbeth n’aurait sans doute pas rĂȘvĂ© Ă une destinĂ©e si glorieuse. De retour du champ de bataille oĂč il vient de repousser les assauts du traĂźtre baron de Cawdor, le comte de Glamis obtient pourtant, sur dĂ©cision du roi Duncan, le titre du conspirateur dĂ©fait et dĂ©chu. Tandis que, le soir mĂȘme, le nouveau baron annonce Ă sa femme que le souverain Ă©cossais vient dĂźner, Lady Macbeth le persuade d’alimenter la machine infernale et de profiter de l’occasion pour assassiner Duncan afin de prendre sa place sur le trĂŽne. Un temps hĂ©sitant, visiblement mal Ă l’aise Ă l’idĂ©e de devenir un meurtrier, le mari se rĂ©sout finalement Ă aller tuer le roi dans son sommeil, mais laisse Ă son Ă©pouse le soin de maquiller la scĂšne du crime pour faire croire que les gardes, saoulĂ©s Ă dessein, en sont les auteurs. DĂ©sormais intronisĂ©s en tant que couple royal, mais rĂ©gicide, les Macbeth sont pris au piĂšge de leur pĂ©chĂ© originel. Devenus paranoĂŻaques, ils se mettent en tĂȘte de tuer Banquo, qui connaĂźt la prophĂ©tie jusqu’Ă son terme : ce sont bien ses fils qui seront rois, sans que lui-mĂȘme ne le soit.
MontĂ©e pour la seconde fois seulement dans la Maison de MoliĂšre aprĂšs son entrĂ©e au rĂ©pertoire, en 1985, Ă la suite de la reprise par Jean-Pierre Vincent de sa mise en scĂšne donnĂ©e au Festival d’Avignon, « la piĂšce Ă©cossaise », comme la surnomment les superstitieux, offrait, a priori, un formidable terrain de jeu Ă Silvia Costa. Sur le papier, la metteuse en scĂšne, longtemps collaboratrice de Romeo Castellucci, en offre d’ailleurs une vision extrĂȘmement fine et prĂ©cise qui, Ă raison, redonne Ă Lady Macbeth son lustre et sa capacitĂ© d’influence. Sous sa houlette, le couple rĂ©gicide devient une hydre Ă deux tĂȘtes qui, au-delĂ du pouvoir, serait obsĂ©dĂ© par l’auto-destruction engendrĂ©e par sa stĂ©rilitĂ©. Tout entier ensorcelĂ©, Macbeth apparaĂźt alors absorbĂ© dans une dimension parallĂšle, dans une partie du rĂ©el oĂč la raison n’a plus cours, mis sous le joug de sorciĂšres qui rĂ©ussissent Ă apposer un voile dĂ©formant entre la rĂ©alitĂ© et les Hommes et Ă faire sauter les digues intellectuelles qui leur permettent, quand bien mĂȘme ils peuvent parfois y songer, de ne pas s’adonner au pire. Tandis que la Lady se voit rĂ©attribuer certaines de leurs rĂ©pliques, les trois « soeurs fatales » sont omniprĂ©sentes et se rĂ©approprient l’essentiel des rĂŽles secondaires, comme si elles Ă©taient capables de se mĂ©tamorphoser et de corrompre l’ensemble des personnages, Ă l’exception de Duncan, protĂ©gĂ© par sa toison d’or, et de Macduff, laissĂ© immaculĂ©.
Aussi sĂ©duisant soit-il, ce parti-pris ne passe malheureusement pas l’Ă©preuve des planches, et tend Ă rendre Macbeth si ce n’est aveugle, Ă tout le moins borgne. ObnubilĂ©e par l’irrationalitĂ© de la piĂšce shakespearienne, l’adaptation de Silvia Costa, en dĂ©pit de sa limpiditĂ©, en conserve tout juste le squelette, bien trop maigre pour montrer le rĂŽle-clef de l’obsession du pouvoir et pour suivre prĂ©cisĂ©ment l’Ă©volution du couple rĂ©gicide, pour observer le glissement vers la folie qui, peu Ă peu, s’empare de ces deux ĂȘtres, et particuliĂšrement de Lady Macbeth. MalgrĂ© le travail sur le son trĂšs soignĂ© de Nicola Ratti, la mise en scĂšne Ă©choue Ă mettre le plateau sous tension et souffre, paradoxalement, de nombreuses pesanteurs, dans la traduction d’Yves Bonnefoy, dont la beautĂ© pourrait venir alimenter cette version Ă©sotĂ©rique, mais qui se rĂ©vĂšle difficile Ă manier pour les comĂ©diennes et les comĂ©diens, comme dans la scĂ©nographie. Si, dans un premier temps, le savoir-faire de Silvia Costa produit de belles images, Ă l’instar de ces spirales hypnotiques et de cet anneau de pouvoir gĂ©ant oĂč est inscrit « Ante faciem tuam ibi mors » (« Devant ton visage il y a la mort »), la symbolique s’avĂšre rapidement trop chargĂ©e et la machinerie trop lourde Ă manoeuvrer. PlutĂŽt que de lui permettre de se dĂ©ployer, elle entraĂźne la piĂšce dans un faux rythme et gĂ©nĂšre quelques fautes de carre qui, Ă l’image de ce banquet au confessionnal qui, Ă l’arrivĂ©e des fantĂŽmes, se transforme en castelet digne du théùtre de Guignol, conduisent Ă l’enserrer. Des lourdeurs d’autant plus dommageables que les comĂ©diennes, et surtout les comĂ©diens, prĂ©sents au plateau ne parviennent pas Ă donner l’allant nĂ©cessaire au spectacle. Si Julie Sicard profite de quelques morceaux de bravoure, et notamment des derniĂšres rĂ©pliques de Lady Macbeth oĂč elle porte la folie, avec sensibilitĂ©, Ă son incandescence, si les trois « soeurs fatales », incarnĂ©es par Suliane Brahim, Jennifer Decker et Birane Ba (en alternance avec Julien Frison) s’en donnent Ă coeur joie, le reste de la distribution masculine apparaĂźt beaucoup plus Ă la peine, quasi fantomatique, jusqu’Ă nous faire assez largement passer au travers de ce Macbeth.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Macbeth
d’aprĂšs William Shakespeare
Adaptation, mise en scÚne et scénographie Silvia Costa
Traduction Yves Bonnefoy
Avec Alain Lenglet, Julie Sicard, Pierre Louis-Calixte, Suliane Brahim, Jennifer Decker, Julien Frison en alternance avec Birane Ba, Noam Morgensztern, Clément Bresson et Marceau Adam Conan
Dramaturgie Simon Hatab
Scénographie Michele Taborelli
Costumes Camille Assaf
LumiĂšre Marco Giusti
Musique originale et son Nicola Ratti
Assistanat Ă la mise en scĂšne Alison Hornus, Mathilde Waeber de l’acadĂ©mie de la ComĂ©die-Française
Assistanat à la scénographie Dimitri Lenin
Assistanat aux costumes Alma Bousquet
Assistanat au son Ania ZanteAvec le gĂ©nĂ©reux soutien d’Aline Foriel-Destezet, grande ambassadrice de la crĂ©ation artistique
Le décor et les costumes ont été réalisés dans les ateliers de la Comédie-Française.Durée : 2h10
Comédie-Française, salle Richelieu
du 24 janvier au 11 mai 2025




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