Le week-end d’ouverture du festival Montpellier Danse a été l’occasion, parmi les spectacles proposés, de découvrir la nouvelle création du chorégraphe Emanuel Gat, Cinq jours au soleil, qui se saisit de la Symphonie n°5 de Mahler.
Parmi les artistes régulièrement accueilli·es et accompagné·es par Montpellier Danse, Emanuel Gat – qui en fut même l’un des artistes associés – figure en bonne place. Le chorégraphe israélien installé en France depuis 2007, et dont la compagnie existe depuis vingt-deux ans, y vient pour la treizième fois depuis 2008. Une régularité qui crée des attentes autant qu’une attention spécifique de la part des spectateur·rices habitué·es du festival. Au passage, l’on s’interroge sur comment la fréquentation régulière d’une œuvre, comment l’accès (privilégié, donc distinctif) à un travail sur le long terme induit une familiarité – pouvant autant accentuer la bienveillance que l’aura d’un artiste (car si j’ai tout vu de lui, c’est, aussi quelque part, que je le valide, le crédit que je lui donne venant renforcer le mien).
Concernant nombre d’artistes établis, cette question est trop rarement évoquée, alors qu’elle vient encadrer un spectacle, le soutenir ou, parfois, à l’inverse, le lester. Face à Cinq jours au soleil joué dans la grande salle du Corum – où plusieurs précédentes pièces de Gat ont été données –, il est certain que, selon le public que vous serez (occasionnel ou régulier), votre réception sera, aussi et comme toujours, colorée de cette mémoire. Cela d’autant plus que tout le travail d’Emanuel Gat est marqué par des motifs : importance de la musique, le plus souvent savante (Franz Schubert, Igor Stravinsky, Jean-Sébastien Bach, Pierre Boulez, Richard Wagner) ; écriture chorégraphique laissant une liberté aux interprètes ; grande place dédiée à la création lumières (également signée par Gat) qui sculpte l’espace ; équipe assez importante au plateau.
Dans Cinq jours au soleil, donc, le chorégraphe prolonge son travail avec l’œuvre du compositeur autrichien Gustav Mahler – un choix évitant de se retrouver avec la musique d’un artiste vivant affichant son antisémitisme et son complotisme comme dans Freedom Sonata – en se saisissant de sa Symphonie n°5, composée en 1901-1902. Une œuvre-somme, pétrie de la vie du compositeur, et agrégeant autant une marche funèbre (Mahler ayant frôlé la mort) qu’un adagietto – sous la forme d’une déclaration d’amour adressée à son épouse Alma. Ce monument musical réunit des mouvements hétéroclites – que le spectacle s’attache à traverser. En cinq séquences, donc, le travail de composition formelle et chorégraphique, maîtrisé et rigoureux, va embrasser le vaste spectre émotionnel symphonique.
Après une première séquence marquée par une création lumières aux tonalités chaudes, qui, avec son clair-obscur, induit un tempérament éthéré, lointain, prolongé par les costumes de voiles transparents (ocres, rouges ou blancs), les suivantes semblent plutôt cheminer vers la lumière et le concret. Cela par les costumes, les corps étant plus visibles ou vêtus de tenues quotidiennes, comme par la lumière, plus franche. Qu’iels évoluent seul·es, en duo ou en groupe, les douze interprètes construisent un élan collectif, où des gestes se répètent, se reprennent, variations de levers de jambes ou de déplacements. Si chacun des cinq tableaux est certes différent – le dernier revenant au premier et marquant à la fois un caractère cyclique (retour des robes transparentes) et évolutif (l’atmosphère n’est plus la même) –, il y a bien une même précision, une même énergie travaillant une évolution perpétuelle.
Pour autant, et paradoxalement, alors qu’Emanuel Gat déplie une méthode d’écriture collaborative, avec la volonté de ne pas fixer la chorégraphie par rapport à la musique pour, au contraire, permettre aux danseur·euses d’éprouver la musique, Cinq jours au soleil se donne comme un spectacle assez enclos sur lui-même. La beauté est là, la forme et l’esthétique également, mais tout cela (se) maintient à distance, avec un enfermement dans la rigueur et le savoir-faire qui en vient à atténuer la puissance impétueuse de la symphonie de Mahler. Au final, « la » séquence qui tranche et retient l’attention, celle qui nous arrache à la contemplation d’un spectacle impeccable, dont on ne sait s’il est débranché de tout ou trop convenu, est l’avant-dernière. Lors de celle-ci, la musique se fait plus lointaine et, tandis que surgissent en off des cris et des sons de jeux d’enfants, de feux d’artifice, de piaulements de mouettes, un tableau se dessine. Saisissante, évidente, cette image d’une plage où les êtres semblent pour certains soumis à l’attente, pour d’autres à la contemplation, pour d’autres encore à des négociations qui nous échappent, porte en elle une singularité, une étrangeté. Dans ce temps suspendu, le regard est comme aimanté, l’attention piquée au vif, rappel que c’est bien dans le déplacement – ici du rapport à l’œuvre musicale, des corps face à celle-ci – plus que dans l’exposition d’une virtuosité que la puissance et l’imaginaire se nichent.
caroline châtelet – www.sceneweb.fr
Cinq jours au soleil
Chorégraphie, scénographie et lumières Emanuel Gat
Musique Gustav Mahler, Symphonie n° 5 en do dièse mineur (mouvements 1–4) Wiener Philharmoniker, Leonard Bernstein (1987)
Création sonore additionnelle Emanuel Gat
Avec Emma Bogerd, Théo Brassart, Geremia Cappagli, Léa Delaporte, Zohar Kotz, Itai Meir, Giulia Quacqueri, Johanne Skogstad, Katherina Solvang, Noah Oost, Anaïs Van Caekenberghe, Winter Wieringa
Costumes VICHER
Direction technique Guillaume Février
Son Frédéric DuruProduction Emanuel Gat Dance
Coproduction Agora, Cité Internationale de la Danse Montpellier Danse + CCN Occitanie Danse, Biennale Danza di Venezia, American Dance Festival, Festival de danse de Cannes, Pôle arts de la scène – La Friche Belle de mai, Theater Freiburg.
Acceuil en résidence KLAP Maison pour la Danse, SCENE44 . n + n Corsino, Ecole nationale de danse de Marseille.Emanuel Gat Dance bénéficie du soutien du Ministère de la Culture et de la Communication – DRA C Provence-Alpes-Côte d’Azur, de la Région Sud – Provence-Alpes-Côte d’Azur et of du Conseil Départemental des Bouches du Rhône.
Durée : 1h10
Vu en juin 2026 à l’Opéra Berlioz Corum, dans le cadre du festival Montpellier Danse
Biennale de la danse de Venise (Italie)
du 17 au 19 juilletThéâtre des Salins, Scène nationale de Martigues
le 9 octobreForum am Schlosspark, Ludwigsburg (Allemagne)
les 17 et 18 octobreSadler’s Wells, Londres (Royaume-Uni)
les 3 et 4 novembreConcertgebouw Brugge (Belgique)
le 6 novembreTeatro Comunale, Bolzano (Italie)
du 25 au 29 novembreFestival de Danse – Cannes Côte d’Azur
le 5 décembreTeatro Comunale di Vicenza (Italie)
le 22 janvier 2027Opéra Grand Avignon, dans le cadre des Hivernales
le 20 févrierTeatro Comunale Reggio Emilia (Italie)
le 14 avrilOpéra de Lille
du 10 au 12 juin





Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !