L’ancien directeur de la Comédie de Valence s’entoure de Romane Bohringer et de Stanislas Nordey pour mettre en scène la célèbre série télévisée suédoise réalisée par Ingmar Bergman en 1973. Il en tire une proposition fidèle et peu créative.
Il est de ces oeuvres qui possèdent déjà tant en leur substance que les adapter se révèle être une véritable gageure. C’est le cas pour Scènes de la vie conjugale, une mini série en six épisodes écrite et réalisée par Ingmar Bergman, puis adaptée en film. Ce n’est pas pour rien que la série a connu un succès retentissant à sa sortie en 1973 – et inspire aujourd’hui encore de nombreux formats, comme la succulente série de Rodrigo Sorogoyen et Sara Cano, Los años nuevos. Le huis clos qui observe sur vingt ans le mariage de Marianne et Johan s’effondrer possède déjà tout en lui-même : les archétypes psychologiques auxquels on s’identifie facilement, la critique implicite de la morale bourgeoise, le récit d’une émancipation féminine, des retournements de situation haletants. Le tout sublimé par le cadrage si intime de Bergman.
Marianne et Johan sont très amoureux et, à tout point de vue, forment le couple idéal : il est docteur en psychologie, elle est avocate renommée, ils ont ensemble deux charmantes et très blondes filles. Issus de deux familles bourgeoises, ils jouissent d’un confort matériel et marital que rien ne semble capable d’ébranler, se remémorant avec nostalgie le temps où leur fougueuse jeunesse les faisait entonner quelques slogans socialistes. Sauf que – puisqu’il en faut bien un –, une contrariété les confronte à un choix : malgré sa contraception, Marianne est tombée enceinte. Faut-il ou non garder l’enfant ? Avec tact et procédure, le couple raisonne en bon gestionnaire : il ne serait pas sérieux d’accueillir un nouvel arrivant dans leur foyer. La discussion est close, « mais sous la cicatrice, il y a une infection », comme le résume Bergman lui-même. D’un épisode à l’autre, nous voyons donc péricliter cet amour pourtant annoncé comme providentiel : Johan, prêt à abandonner sa famille, se confrontant à son propre narcissisme ; Marianne qui s’accroche aux valeurs familiales traditionnelles avant de s’en libérer tout à fait en bâtissant la conclusion que le mariage a été pour elle un vecteur d’étouffement et d’annihilation de sa propre personne. Avec Scènes de la vie conjugale, Bergman décortique les affres, les absurdités et pourtant la folle aventure que représente le sentiment amoureux, capable du pire comme du meilleur.
Hélas, sur scène, il ne se passe pas grand-chose de plus que sur l’écran. Quatre plateformes noires entourées d’un liseré blanc constituent les pièces d’un appartement qui va bientôt voler en éclats. Au-dessus, des écrans diffusent des gros plans des visages de Romane Bohringer et de Stanislas Nordey, des scènes de leurs enfances respectives ou bien des fragments complémentaires de leur quotidien qui viennent alimenter le récit. Le texte, issu du roman préfigurant la série télévisée, suit les intrigues principales de celle-ci et la mise en scène consiste en un quasi-copier-coller : les mêmes scènes se déroulent dans les mêmes pièces – la dispute sur l’oreiller avant de s’endormir, la signature des papiers du divorce dans le bureau de Johan, la réconciliation à la campagne.
Ni les téléphones portables ni les ordinateurs distillés sur scène ne parviendront à réactualiser ce drame conjugal, qui, s’il était d’avant-garde en 1973, passe à côté de beaucoup d’enjeux contemporains s’agissant de la réflexion autour du couple, du mariage et de l’amour de manière générale. Malgré les efforts de Stanislay Nordey, encore plus cruel et cynique que Erland Josephson dans l’oeuvre originale, alternant entre l’arrogance et la plainte, rendant Johan – c’est une prouesse – encore plus détestable, et de Romane Bohringer, flamboyante en femme blessée renaissant de ses cendres, Christophe Perton propose une vision tout comme une esthétique prévisibles et tire par ce biais sur la corde d’un théâtre psychologisant qui met en scène des milieux bourgeois implosant en eux-mêmes – Acte ou La nuit est mère du jour de Lars Norén –, tournant ainsi autour des mêmes poncifs : la famille, le couple – Le procès de Bill Clinton de Lancelot Hamelin – et la convention sociale – Roberto Zucco de Bernard-Marie Koltès ou Souterrain-Blues de Peter Handke. Le tout constituant un rendu fidèle, mais peu créatif, grinçant sans parvenir à être émouvant.
Fanny Imbert – www.sceneweb.fr
Scènes de la vie conjugale
d’après Ingmar Bergman
Adaptation, scénographie, mise en scène, conception et réalisation images Christophe Perton
Avec Romane Bohringer, Stanislas Nordey, et, à l’écran, Astrid Bas, Eric Caravaca, Claire Semet, Julie Puillon, Lynn Abidi, Zoé Zoulovits, Christiane Brouta
Création musicale Maurice Marius, Emmanuel Jessua
Création costumes Olga Karpinsky
Création lumières Stéphanie Daniel
Vidéaste Baptiste Klein
Régie générale Jules Guy
Régie générale adjointe Jonathan Maurois
Régie lumières Corentin Nagler
Adaptation et réalisation du film Christophe Perton
Chef opérateur Simon Roche
Assistante réalisation Nathalie Japiot
Ingénieur son Collin Fabre-Bulle
Coiffures et maquillages Avril CarpentierProduction Scènes & Cités
Coproduction Théâtre National de Nice – CDN Nice Côte d’Azur– Théâtre National du Luxembourg – Comédie de Picardie, Amiens- Ville de Pau « Saison théâtrale Pau » – Théâtre de PrivasLa compagnie Scènes & Cités est conventionnée par la Drac Auvergne-Rhône-Alpes et la Région Auvergne-Rhône-Alpes. Les œuvres théâtrales d’Ingmar Bergman sont représentées dans les pays de langue française par l’agence DRAMA, en accord avec la Fondation Bergman et l’Agence Josef Weinberger Limited à Londres.
Durée : 2h10
Théâtre de la Concorde, Paris
du 17 au 28 mars 2026Théâtre + Cinéma, Scène nationale Grand Narbonne
le 2 avrilThéâtre National du Luxembourg
du 23 au 25 avrilComédie de Picardie, Amiens
du 28 au 30 avrilLe Splendid, Saint-Quentin
le 7 maiThéâtre Saint-Louis, Pau
les 12 et 13 maiThéâtre Ducourneau, Agen
le 15 mai





Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !