Le dramaturge et metteur en scène Tiago Rodrigues profite de la Nef du Grand Palais pour poursuivre la série Histoire(s) du théâtre initiée par Milo Rau, mais ne parvient pas tout à fait à renouer avec la poétique de l’intime qui lui réussit si bien.
Exposer la quintessence de son geste artistique, pour mieux y revenir, voire l’approfondir. Depuis son premier épisode, l’estomaquant La Reprise (2018), la série Histoire(s) du théâtre imaginée par Milo Rau ne cesse de creuser ce sillon fertile grâce à des créatrices et créateurs aux univers particulièrement forts et singuliers dans le paysage théâtral contemporain. Après Faustin Linyekula (Histoire(s) du théâtre II), Angélica Liddell (Liebestod), Miet Warlop (One Song) et Tim Etchells (How goes the world), c’est au tour du patron du Festival d’Avignon, Tiago Rodrigues, de se prêter à l’exercice avec No Yogurt for the Dead. Créé en janvier 2025 au NTGent, le spectacle du dramaturge et metteur en scène s’installe en ces derniers jours (caniculaires) de printemps dans l’enceinte aussi sublime qu’impressionnante de la Nef du Grand Palais, qui, depuis sa réouverture après travaux, accueille aux mois de juin et juillet le festival Grand Palais d’été. Comme ses prédécesseurs, ce sixième opus puise sa source dans un fragment de la vie de son concepteur, dans les derniers jours de son père, Rogério Rodrigues, mort dans une chambre d’hôpital des suites d’un cancer en phase terminale. Journaliste pendant l’essentiel de sa vie, l’homme a, jusqu’au bout, tenu un carnet dans lequel il n’aura cessé d’écrire, y compris dans les toutes dernières heures de son existence, et qui sert de point de départ aussi mystérieux qu’intrigant à Tiago Rodrigues.
Car, là où le fils attendait, sans doute, un proto-article ou une dernière confession littérairement construite, qu’elle ne fut pas sa surprise de découvrir, lorsque son père passa de vie à trépas, un ensemble de signes et de dessins particulièrement abstraits, de lignes, de points, de ratures, de fragments, et un titre, apparemment tout aussi énigmatique : Les morts ne mangent pas de yaourt. De cette relique aux accents cabalistiques, Tiago Rodrigues tire une esthétique, une façon d’être au plateau entre présence et absence, entre rationalité et irrationalité, et un modus operandi oxymorique : réaliser un « reportage imaginaire », à la frontière, écrit-il « entre la vie et la mort, entre le journalisme et le théâtre, entre la réalité et la fiction ». Pour investir cette zone tampon, le dramaturge et metteur en scène troque les individus bien réels pour des personnages de chair et d’os, et transforme son père, appendice à l’appui, en « Barbe Longue », sa bien-aimée en « Cheveux Lisses », son frère en « Barbe Très Courte », lui-même en « Barbe Courte », et même l’une des soignantes en « Pire Infirmière du Monde ». Cette prise de distance permet à No Yogurt for the Dead de s’émanciper, tout en s’en inspirant, des inflexibles règles du réel, mais aussi de jouer avec ses implacables sentences contre lesquelles, a priori, on ne peut rien, ou si peu de choses, à commencer par la mort du père que, par les très grands pouvoirs de la fiction, Tiago Rodrigues joue et rejoue pour mieux tenter, semble-t-il, de la déjouer. Revenant telle une antienne, ce décès, souvent drôle de brutalité, rythme alors, tel un métronome qui cadencerait les ultimes heures, un cheminement labyrinthique où les derniers moments de la vie et les premiers instants de la mort ne cessent de s’enchevêtrer, jusqu’à ce que la seconde, qui, peu à peu, grignote la première, lui dame le pion.
À travers ce mélange entre réalité et fiction, dont il expose les motivations et fondations, quasiment à la manière d’un protocole, en guise de prologue, Tiago Rodrigues tente de mettre à nu le coeur battant de son théâtre, celui d’une perméabilité particulièrement forte entre ces deux univers qui, à force de s’imbriquer, se transfigurent autant qu’ils se lestent l’un l’autre. La réalité en apportant sa part de concret, et donc de substance réflexive, et la fiction en distillant cette poétique capable d’adoucir, de décaler et/ou d’augmenter le réel grâce à l’ouverture d’autres chemins singuliers et d’autres issues possibles. Pour parfaire son geste, le dramaturge réactive aussi son travail joliment obsessionnel sur la langue ou plutôt les langues – ici le portugais, sa langue maternelle, et le flamand, celle du NTGent –, qui lui avait longtemps servi d’impeccable moteur dramaturgique, avant que, malheureusement, il ne le délaisse dans ses dernières productions (La Cerisaie, Catarina ou la beauté de tuer les fascistes ou La Distance), et s’adonne dans le même temps, et de façon beaucoup plus inédite pour lui, à un croisement des genres entre théâtre parlé et théâtre musical. Vectrice d’étrangeté dans sa manière de prendre en charge à travers les paroles ce qui, par irréalisme, rêverie, fantasme ou sentimentalisme, ne peut pas tout à fait être prononcé comme tel dans le réel, la musique paraît alors se déployer au même rythme que la mort, prenant de plus en plus de place au plateau à mesure que cette dernière s’impose face à la vie. Accompagnées en live par les riffs pleins d’ampleur et de chaleur de la guitare électrique d’Hélder Gonçalves, quasi invariablement tanqué dans son lit médicalisé, les chansons, puissamment interprétées par la voix d’or de Manuela Azevedo, servent autant de passerelles entre les mondes, entre celui des (presque) morts et des (toujours) vivants, que de creusets où l’émotion, sans tomber dans un pathos dégoulinant, peut se permettre d’affleurer.
Reste que, loin de renouer avec la poétique si délicate de l’intime sur laquelle il a spectacle après spectacle construit, un temps, sa renommée, Tiago Rodrigues ne parvient pas tout à fait à dessiner une trajectoire dramaturgique claire et entrainante, en mesure de faire basculer, comme il l’entend sans doute, son histoire individuelle du côté, toujours plus puissant, de l’universel, où tout un chacun peut se reconnaître. Saupoudrée de clins d’oeil à la culture belge, celle du NTGent, à l’image de La chanson des vieux amants de Brel, mais surtout pétrie de références à la culture portugaise, à commencer par la chanson Teresa Torga de José Afonso, accompagnée d’échanges père-fils sur les élections au Portugal, cette traversée comparable à celle du Styx, au lieu de cheminer comme il se doit, paraît, en raison de ses ressorts dramaturgiques intrinsèques, faire retour sur elle-même, jusqu’à produire une boucle dans laquelle elle peut avoir tendance à s’enfermer et se complaire. Peu aidées par la scénographie de Sammy Van den Heuvel qui, sous la lumière du jour qui transperce la verrière, passe pour un amas de carton-pâte – légèrement corrigé par les lumières subtiles de Dennis Diels qui, peu à peu, à mesure que la nuit gagne sur le jour, produisent leurs effets –, Beatriz Brás, Lisah Adeaga et Manuela Azevedo font tout leur possible pour donner du relief aux personnages qu’elles incarnent, mais ne réussissent pas tout à fait à investir l’immensité du plateau offert par la Nef du Grand Palais. Résultat, leur performance, quand elle n’est pas soutenue par des réacteurs musicaux, tend à se faire écraser par ce décorum où elles apparaissent, sans qu’elles n’y puissent rien, petites, trop petites, à l’instar de ces fantômes qui, en attendant de rejoindre le royaume des morts, tentent, souvent un peu en vain, de prendre contact avec les vivants.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
No Yogurt for the Dead
Texte et mise en scène Tiago Rodrigues
Avec Beatriz Brás, Hélder Gonçalves, Lisah Adeaga, Manuela Azevedo
Dramaturgie Kaatje De Geest
Assistanat à la mise en scène André Pato
Scénographie Sammy Van den Heuvel
Costumes Ilse Vandenbussche
Lumières Dennis Diels
Son Frederik Vanslembrouck
Musique Hélder Gonçalves
Traduction néerlandaise Lut CaenenProduction NTGent
Coproduction Culturgest Lisboa ; Piccolo Teatro Milano – Teatro d’Europa ; Wiener FestwochenDurée : 1h35
Nef du Grand Palais, Paris, dans le cadre du Grand Palais d’été
du 18 au 20 juin 2026








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