Spectacle d’ouverture des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis, L’art de vivre place le festival sous le signe du bonheur, de l’incongruité et d’une danse qui saille en éclats et en énigmes, imprévisible et l’air de rien. Le duo de Guillaume Drouadaine et Fabien Coquil fonctionne à merveille et dessine les contours d’un monde à inventer, imprégné d’art et d’étonnement, de curiosité et de comédie musicale.
D’abord, il y a le noir, velouté et profond, un noir de théâtre et de nuit sans étoiles ; puis apparaît Guillaume Drouadaine, comédien de la troupe Catalyse depuis plus de dix ans, silhouette juvénile dont on n’aperçoit au début que le visage de lune dans la lumière pâle. Il esquisse un sourire énigmatique sur une musique de cinéma avant de fermer les yeux, rêveur. Son front lisse semble immense, sa tête tourne sur elle-même et c’est un astre qui fait sa révolution cosmique ; puis il revient sur son axe, sa main caresse sa face, sa bouche s’ouvre en un cri silencieux. Ainsi commence L’art de vivre, dans le presque rien. Et pourtant, ce visage est un paysage où l’on se met à scruter la moindre expression, magnétique à l’image de son interprète qui se dédouble bientôt en un duo gémellaire. Une réinterprétation scénique et surréaliste de Laurel et Hardy version Clédat & Petitpierre.
Ici, la scénographie est reine, elle fait corps avec les comédiens et la représentation qui en découle. Comme un moule où se fondre, c’est un plateau imitation bois qui assume d’être une copie, un trompe-l’œil qui en reproduit en surface les veinures couleur crème et caramel, mais pas la texture. Ceci n’est pas un parquet, mais sa reproduction théâtrale. Deux créatures habitent cet espace-temps singulier, figures de dessin animé, pantins philosophes, héros de comédie musicale. Il y a celui qui questionne et celui qui répond en un ping-pong évanescent de questions/non-réponses, aussi déceptives dans les réactions répétitives et nonchalantes que réflexives et métaphysiques. C’est un couple de théâtre jubilatoire et attachant comme il existe des duos de cinéma mythiques. L’un des deux feuillette un livre de reproductions d’œuvres de Magritte comme une clef pour appréhender l’univers visuel qui se déploie et joue avec nous, tandis que des objets, tout droit sortis d’un tableau du peintre belge, assoient leur présence en forme de devinettes : une bougie molle rehaussée de sa flamme orangée, une pipe géante qui se met à fumer des cascades de brouillard, des chapeaux melon qui s’élèvent et flottent, une canne.
Tout n’est que candeur et naïveté enfantine dans ce monde qui tourne sur lui-même dans le vase clos de son décor tout en ouvrant un hors champ permanent. Il y a les images visibles, tactiles et concrètes que notre regard embrasse et les images invisibles, mentales et référentielles, qui nous traversent. Car le spectacle s’inspire clairement des œuvres de Magritte, convoque des éléments récurrents dans ses toiles – la femme couleur ciel, les pommes, les fenêtres ouvertes, la colombe… –, mais il puise également dans le répertoire chorégraphique des Ballets russes avec le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy dansé par Nijinsky, dont on reconnait et la musique et la gestuelle, jusqu’à cette apparition finale de deux Pinocchio sur la Birichinata de Fiorenzo Carpi rendue célèbre par la bande originale du film de Luigi Comencini.
Ainsi, le spectacle avance et fonctionne comme une toile de Magritte, entre associations d’idées et équations visuelles, combinaisons inattendues d’objets entre eux, agencement vivifiant de phrases et de motifs. Dans cet Art de vivre couronné par L’Hymne à la joie de Beethoven mixé à une création sonore signée Stéphane Vecchione, qui oscille entre musique de violons symphonique et vrombissante, morceau de crooner rehaussé de chœurs d’enfants, et nappes cinématographiques où s’invitent bruits d’hélicoptère et ressac des vagues, on fait l’expérience du passage de la surface plane aux trois dimensions, de l’art pictural à l’art vivant, de la chanson fredonnée en live à voix basse au traitement sonore et à la spatialisation immersive du son. Et dans cet univers éminemment plastique où priment la composition et la dimension esthétique, habitent les inénarrables Fabien Coquil et Guillaume Drouadaine, tout de charme et de grâce, qui accordent leurs présences dans leur complémentarité et leur complicité évidente. Ils semblent prendre un malin plaisir à évoluer dans ce cadre imaginaire, à distiller leurs répliques au compte-gouttes et à dessiner leur corps dans le tableau, tout en légèreté, accélérations impromptues et élans dansés. Bienheureux dans leur biotope pictural sculpté par le bruitage amplifié d’un parquet qui craque sous leurs pas. Cultivant l’étonnement et l’émerveillement comme un art de bien vivre et le trompe-l’œil comme une définition du théâtre.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
L’art de vivre
Mise en scène, chorégraphie, scénographie, costumes Yvan Clédat, Coco Petitpierre
Avec Guillaume Drouadaine de la troupe Catalyse, Fabien Coquil
Création sonore Stéphane Vecchione
Création lumière Yan Godat
Dramaturgie Baudouin Woehl
Regard chorégraphique Max Fossati
Réalisation des éléments scéniques Yvan Clédat, Coco Petitpierre
Assistanat à la réalisation textile Anne TessonProduction TWENTYTWENTY
Coproduction Centre National pour la Création Adaptée – Morlaix ; Le CN D Centre national de la danse ; Le Théâtre, Scène nationale de Mâcon ; Les Subsistances ; Le Quartz – Scène nationale de Brest ; Théâtre Public de Montreuil – CDN ; les Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis ; Théâtre de Cornouaille – Quimper
Soutiens Fondation d’Entreprise Hermès ; Région BretagneDurée : 1h
Théâtre Public de Montreuil – CDN, dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis
les 11 et 12 mai 2026tnba – Théâtre national de Bordeaux Aquitaine, dans le cadre de Camping 2026
les 23 et 24 juin





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