Du magistral récit goncourisé d’Éric Vuillard, Jean Bellorini, pour et avec la Comédie-Française, fait un spectacle-quintessence de ce qu’il a fait précédemment, alliant la rigueur à des pas de deux décalés grâce à des chansons et de la musique live. D’une grande beauté.
Ceci n’est pas une pièce de théâtre. Et ça n’effraie pas Jean Bellorini, qui s’est déjà attelé à Proust, Hugo, Rabelais. Quand il lit L’Ordre du jour, il a, dit-il dans le dossier de presse de cette création, « été impressionné par le mélange d’érudition, d’acuité et d’humour, et par ce style vif, élégant sans fioritures mais avec un sens du rythme, de la précision lexicale et de l’image poétique qui font, selon lui, un grand auteur ». On ne saurait mieux dire. Le livre est court (150 pages), mais d’une densité peu commune. Alors, il faut insuffler de l’air pour qu’au plateau il soit recevable. Pour cela, Jean Bellorini s’appuie sur des artistes qui tous et toutes poussent les curseurs de leur savoir-faire à un haut niveau de dextérité, à commencer par le quatuor d’interprètes : Laurent Stocker, Jérémy Lopez, Baptiste Chabauty et Julie Sicard – dont le genre n’a pas d’importance ici, elle rappelle même les grandes heures de Marief Guittier grimée en Max Gericke sous la houlette de Michel Raskine.
Le sujet est aussi inflammable que passionnant : comment des industriels se sont engouffrés dans la brèche du nazisme, finançant sans compter les projets d’Hitler et Goering, pour éloigner le communisme honni. Ce n’est pas qu’une idéologie que Vuillard décrit. Ce sont des faits, simples : un rassemblement de grands patrons le 20 février 1933 qui ressemble à « n’importe quelle réunion de chefs d’entreprise », la convocation du chancelier autrichien Schuschnigg au Berghof au prétexte de se détendre aux sports d’hiver alors qu’Hitler amorce l’Anschluss, qui va se dérouler sans que Chamberlain ne puisse réagir, tant volontairement, Ribbentrop, ambassadeur d’Allemagne en Angleterre, le distrait sans fin lors d’un déjeuner, l’entretenant du tennis et du champion Bill Tilden. Autant de moments où le « monde cède au bluff » selon l’écrivain.
Ce sont tous ces rouages extrêmement minutieux, et qui sont le fruit de tout sauf du hasard, qui se retrouvent sur le plateau par les subterfuges du théâtre. Sur un parquet lustré, 24 paires de souliers vernis illustrent cette assemblée de patrons aux ordres avant que le chancelier autrichien ne soit naïvement vêtu de moon boots et d’un anorak rouge, pris comme un insecte dans une toile d’araignée. Sans le figurer, le lourd portail métallique qui se referme sur lui dans la station alpine se fait ressentir puissamment. La musique, composante essentielle du travail de Bellorini toujours confiée au fidèle Sébastien Trouvé, est enregistrée et aussi jouée en live sur un vibraphone par Baptiste Chabauty, également au tambour ou au violoncelle. La lumière, qu’a signée comme à son habitude Jean Bellorini, est aussi emblématique de la cohérence de cet ensemble à travers l’objet totem de ses mises en scène, l’ampoule, par lequel commence le spectacle : Hitler, en bleu de travail, vient en réparer une avec son escabeau, mais il fait griller tout le système.
Ce à quoi s’essaie pour la première fois le metteur en scène en partance du TNP pour le Théâtre de Carouge, en Suisse, ce sont les masques – nom du deuxième chapitre du récit, par ailleurs) qu’il confie à une orfèvre en la matière, Cécile Kretschmar. De différentes textures et tailles, empilables, dissimulés les uns sous les autres, ils sont dans un premier temps déstabilisants – peut-on rire de ces criminels en puissance au risque de minorer leurs actes ? –, mais s’avèrent être une arme pour montrer la grossièreté de cet aréopage, aux voix chancelantes et aux têtes difformes malgré les costumes trois pièces impeccables et les uniformes nazis (dessinés par Fanny Brouste) qui les enserrent. Les quelques traits d’humour ainsi que les chansons inhérentes au procédé du metteur en scène auraient pu aussi affadir le poids du propos d’Éric Vuillard, mais tout est affaire de dosage et de reflets avec ce grand miroir pivotant. Rappelant plus Le Jeu des ombres que Le Suicidé, plus Tempête sous un crâne et Onéguine que Paroles gelées, L’Ordre du jour lorgne vers le cabaret en n’oubliant jamais son sujet : celui d’une vaste opération de destruction et d’annihilation de l’autre.
Constamment, au fil de ses livres, Éric Vuillard revient aux petites gens qui disparaissent sous le joug des puissants – ou font masse pour renverser la royauté, comme dans 14 juillet. Jean Bellorini ne l’oublie pas, suivant la métrique de L’Ordre du jour. Ainsi, la mémoire des hommes et des femmes qui ont été extraits momentanément des camps pour être définitivement anéantis en travaillant au service d’industriels toujours existants apparait sur le rideau de fer quand s’égrènent les noms des camps où Tyssen, Opel, Krupp, IG Farben, BMW, Bayer, BASF, Agfa, Shell, Schneider, Siemens et d’autres ont puisé une main-d’œuvre gratuite. « La guerre avait été rentable. »
Nadja Pobel – www.sceneweb.fr
L’Ordre du jour
d’après Éric Vuillard
Adaptation, mise en scène et lumière Jean Bellorini
Avec Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez, Baptiste Chabauty
Scénographie Véronique Chazal
Costumes Fanny Brouste
Vidéo Gabriele Smiriglia
Musiques originales Sébastien Trouvé, Baptiste Chabauty
Son Sébastien Trouvé
Masques, maquillages et coiffures Cécile Kretschmar
Collaboration artistique Delphine Bradier
Assistanat aux costumes Peggy Sturm
Assistanat à la lumière Mathilde Foltier-Gueydan
Musique enregistrée par Clément Griffault (piano), Stefan Hadjiev (violoncelle), Thibaut Maudry (violon), Florian Perret (violon)
Arrangements musicaux Jérémie Poirier-Quinot
Réalisation du décor Ateliers du Théâtre National Populaire (TNP, Villeurbanne)Avec le généreux soutien d’Aline Foriel-Destezet
Avec le mécénat de l’entreprise Essayons de simplifierLe texte L’Ordre du jour d’Éric Vuillard est publié par les éditions Actes Sud.
Durée : 1h45
Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier, Paris
du 25 mars au 3 mai 2026


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