En parallèle de son sublime Pétrole, Sylvain Creuzevault poursuit sa série d’« études pasoliniennes » avec les élèves de 3e année du Conservatoire et, en leur confiant Pylade, fait reluire l’acuité politique du théâtre de la parole de l’artiste italien.
Et soudain, Pasolini apparut. Non pas par le truchement d’un quelconque tour de passe-passe spirite ou à l’aide d’une vulgaire projection visuelle, mais grâce à une paire de lunettes noires posée successivement sur le nez de Pylade, puis sur celui d’Oreste. Digne d’une star en mal d’anonymat ou d’un lendemain de soirée un peu trop arrosée, cet accessoire est, dans l’univers esthétique de Sylvain Creuzevault, loin d’être anodin. Depuis l’atterrissage du metteur en scène dans la sphère pasolinienne à la faveur, notamment, de son adaptation de Pétrole, ces binocles foncés, que le réalisateur italien pouvait porter lors de certains tournages, signalent son apparition sur le plateau. En tant qu’observateur et commentateur direct de ce qui se dit, ou de ce qui se joue, comme dans Pétrole, ou pour révéler sa présence, en creux, dans sa propre oeuvre. En l’occurrence, ici, sous les traits de Pylade, qui, dans son propos comme dans ses positions politique et sociale, s’impose comme son double. Cette poursuite de l’exploration de l’oeuvre de Pasolini, un peu plus de 50 ans après sa mort, Sylvain Creuzevault ne la mène ni seul, ni avec ses habituels comparses du Singe, mais en compagnie des élèves de 3e année du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique (CNSAD-PSL). Depuis 2024, il conduit avec cette cohorte d’étudiantes et d’étudiants, chaque année renouvelée, une série d’études, au long desquelles il a déjà mis sur le gril quatre pièces de l’Italien (Porcile, Calderón, Affabulazione et Orgia). Dans le cadre d’un « Pavillon auteur » que La Commune consacre au dramaturge et cinéaste en invitant Sylvain Creuzevault, c’est au tour de Pylade de se retrouver soumis à l’examen, et d’être puissamment réactivée.
Peu de metteuses et de metteurs en scène, à l’instar de Stanislas Nordey il y a trente ans ou d’Arnaud Meunier il y a vingt ans, ont osé s’attaquer à cette oeuvre de Pasolini. Troisième des six pièces que l’auteur a écrites à la suite les unes des autres à la fin des années 1960 – Bête de style complète la série de celles déjà mentionnées –, Pylade peut effrayer à cause du théâtre de la parole, en vers libres, dont elle use, et abuse, mais aussi dans sa manière de prendre la suite d’une histoire trop bien connue, celle de l’Orestie. Car Pasolini n’hésite pas à s’inscrire dans les pas d’Eschyle, non pas pour poursuivre l’odyssée théâtrale de sa trilogie Agamemnon, Les Choéphores et Les Euménides – dont la suite ne nous est que trop partiellement parvenue –, mais pour en renverser le happy end en grosses lettres démocratiques, tout en adoptant, à la lumière de l’histoire contemporaine, sa logique, pour mieux la subvertir. Nous voilà donc, de nouveau, devant les portes du palais d’Argos, en compagnie d’un choeur qui espère, sans trop y croire, le retour d’Oreste. Accusé de matricide pour avoir tué sa mère, Clytemnestre, qui avait elle-même tué son époux, Agamemnon, pour, notamment, se venger du sacrifice de sa fille, Iphigénie, le jeune homme vient, en effet, d’être sauvé par Athéna. En vertu de la Raison, la déesse a transformé les vengeresses Érinyes (aussi connues sous le nom de Furies) en bienveillantes Euménides, et a, pour la première fois, constitué un tribunal humain démocratique qui, en lieu et place des Dieux, a décidé de l’acquittement d’Oreste. Soutenu par son ami d’enfance, Pylade, et honni par sa soeur, Électre, qui s’institue, face à ces changements, en gardienne du passé, le nouveau dirigeant se fait élire, prend les rênes de la cité et, avec son nouveau regard sur les êtres et le monde, opère un tournant résolument capitaliste.
Démocratique et prospère, ayant franchement tourné la page des comportements archaïques, la cité d’Argos devrait faire le bonheur de tous ses citoyens et citoyennes, mais cet enrichissement ne profite qu’à une petite frange de la population, et laisse les ouvriers, paysans et autres classes populaires sur le bas-côté. Bientôt hantés et excités par les Furies, qui, dans les montagnes voisines, font leur retour et matérialisent le danger de l’introduction de la Raison en faisant totalement fi de la tradition, ces révoltés trouvent en Pylade un fer de lance, plus intellectuel que soldat en armes (et dans l’âme), et trois visions du monde, incarnées par Oreste, le capitaliste moderniste, Électre, l’obscurantiste à tendance fasciste, et Pylade, le révolutionnaire bientôt tenté par la réaction, vont alors s’affronter. Cette logique de champ de bataille, de ligne de front sous haute tension, Sylvain Creuzevault la matérialise d’entrée de jeu par son dispositif scénographique où tout, et toujours, fait face à tout : les deux gradins où les spectatrices et spectateurs sont installés en bi-frontal, le palais d’Argos où la Raison triomphe et la montagne – symbolisée par d’immenses feuilles de papier froissé – où la révolution gronde, Oreste et Électre, Oreste et Pylade, Pylade et Électre, et surtout ces individus, ces leaders, constamment confrontés aux différents choeurs, qu’ils soient ceux d’Argos, des Euménides, des Furies ou des révolutionnaires, qui, à chaque fois, influent sur eux autant qu’ils leur demandent des comptes, et s’imposent comme le coeur du réacteur dramaturgique. Dès lors, grâce à l’appréhension textuelle très fine dont fait preuve Sylvain Creuzevault, les lignes de force de Pylade apparaissent limpides, sans être réduites, et l’adaptation du metteur en scène permet de se frayer un chemin on ne peut plus clair dans cette pièce de Pasolini qui, dans sa version d’origine, ne manque pas de circonvolutions et autres circonlocutions dans lesquelles, parfois, l’auteur s’égare.
Pour autant, le metteur en scène assume et prolonge, voire renforce, la geste pasolinienne qui se sert de la grammaire et des outils du théâtre antique – le choeur, la versification, les figures où s’incarnent des valeurs – non pas pour prouver son caractère atemporel, mais pour examiner, et passer au banc d’essai, la situation politique qu’il a sous les yeux, celle, dramatique, de l’Italie des années 1960, dite des « années de plomb ». Et, sous nos regards de spectatrices et spectateurs du XXIe siècle, pris dans un monde peut-être tout aussi tourmenté que celui de Pasolini, cet examen se trouve naturellement réactivé lorsque, pour contrer les tentations révolutionnaires des perdants du capitalisme, le moderniste bon teint s’allie avec l’obscurantiste fasciste pour se maintenir au pouvoir, lorsque la démocratie libérale, sûre de son bon droit fondé sur la Raison, mais bien peu consciente de ses errements, s’agenouille devant l’éternel retour du même ordre, mais aussi lorsque les révolutionnaires, brisés par le mur du réel, se trouvent mis en échec et soumis à un grand vide, en renvoyant, dans une ultime tirade aux accents nihilistes, la Raison et la Religion dos à dos – « Sois maudite Raison / Et maudits soient ton Dieu et tous les dieux ». Ces enjeux, Sylvain Creuzevault les active sans ambages, grâce, comme Pasolini, à la seule force de la langue qui n’attend que d’être délivrée. Pour cela, il remise la vidéo en direct utilisée dans Pétrole et réinvestit une préhension brute et directe du plateau, qui n’est pas sans rappeler, notamment, celle qu’il avait mise en oeuvre dans L’Esthétique de la résistance avec d’autres jeunes comédiennes et comédiens en cours de formation – en l’espèce celles et ceux de l’École du Théâtre national de Strasbourg. Au-delà de quelques facéties qui font sa marque de fabrique, et sourire à intervalles réguliers, il se sert de leur jeunesse, qui reflète la fragilité d’une société en construction, mais aussi la puissance d’idéaux radicaux, au contact desquels il est aisé de se consumer, comme d’un tremplin pour vivifier et innerver ce théâtre de la parole. En circulation constante, sans détenteur fixe – Pylade, Oreste et Électre sont, par exemple, incarnés par plusieurs actrices et acteurs –, elle ouvre alors autant de perspectives qu’elle en ferme, éveille autant qu’elle tourmente les consciences, et s’impose comme le vecteur et le vortex de lendemains qui déchantent.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Pylade, étude pasolinienne
d’après Pier Paolo Pasolini
Étude et mise en scène Sylvain Creuzevault
Avec les élèves de 3ème année du CNSAD-PSL : May Ameur-Zaïmeche, Anastasiia Zhyvotova, Antoine Cailloux, Claire Chambon, Dounia Kouyaté, Mariana Minina, Marina Mouniapin, Menel Kalay, Bless Lukombo, Gédéon Ekay, Anna Hromova, Matteo Pereira, Maxime Allègre, Simon Laffort, Théo Pham
Création et régie son Loïc Waridel
Créations et régies lumière et vidéo Simon Anquetil
Scénographie et accessoires Valentine Lê
Création et régie costumes Valérie Montagu, Sophie Schaal
Stagiaires costumes Lucie Gérault, Yuna Le Bec
Maquillage Mityl Brimeur
Assistanat à la mise en scène May Ameur-ZaïmecheProduction Conservatoire National Supérieur d’art dramatique de Paris (CNSAD-PSL), dans le cadre des ateliers de 3e année avec les élèves de la promotion 2026
En partenariat avec La Commune, Centre dramatique national d’Aubervilliers et la compagnie Le Singe (conventionnée par la DRAC Île-de-France et la Région Île-de-France)Durée : 1h55
La Commune, CDN d’Aubervilliers
du 22 au 31 janvier 2026




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