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Sabine Devieilhe, une proie emmurée dans « Lucie de Lammermoor »

A voir, Les critiques, Opéra, Paris
Evgeny Titov met en scène Lucie de Lammermoor de Donizetti avec Sabine Devieilhe
Evgeny Titov met en scène Lucie de Lammermoor de Donizetti avec Sabine Devieilhe

Photo Herwig Prammer

À l’Opéra-Comique, une nouvelle production du chef-d’œuvre de Donizetti donné dans sa version française montre avec une force saisissante la masculinité toxique qui opprime son héroïne éponyme incarnée par Sabine Devieilhe.

Une fois Lucia di Lammermoor créé à Naples en 1835, Donizetti travaille à une version française qui reste bien moins donnée, mais dans laquelle Natalie Dessay a autrefois triomphé. Plus qu’une simple traduction, cette seconde mouture est considérée comme une œuvre autonome. Entre autres modifications apportées, la tessiture du rôle-titre se voit rehaussée, ce qui sied parfaitement au soprano léger de la colorature Sabine Devieilhe, qui l’aborde pour la première fois. Après avoir été de luxueuses Lakmé chez Léo Delibes et Ophélie dans le Hamlet d’Ambroise Thomas à l’Opéra-Comique, l’artiste fait son miel des suraigus sur le fil et des vocalises périlleuses de Lucie de Lammermoor, qu’elle enguirlande avec autant d’agilité que de virtuosité comme à l’accoutumée. La pureté soyeuse de la ligne de chant renforce l’innocence du personnage. Habitée, la chanteuse n’est pas en reste sur le plan théâtral. Elle apparaît d’abord silencieuse, silhouette errante dans sa robe de mariée, déjà condamnée et pleine de sollicitude, venant au secours d’une pauvre âme haletante et malmenée en qui elle reconnaît une sorte de double, de sœur. Sabine Devieilhe incarne avec beaucoup de justesse la terreur subie par Lucie et la combativité qu’elle tente en vain de lui opposer avant de sombrer dans le désespoir et la démence meurtrière. Sa scène de la folie, sidérante et gore, est un paroxysme de tension et d’émotion.

La chanteuse voulait travailler depuis longtemps avec le metteur en scène Evgeny Titov. Ce dernier réalise un travail formidablement pertinent sur une pièce dont on ne peut aujourd’hui ignorer la violence patriarcale. Cet aspect avait été génialement traité par Andrei Serban, qui transposait le livret dans une arène aux allures de caserne et de salle de gymnastique. En faisant la peinture d’une virilité avide et arrogante dont ressort un attrait infâme pour la jouissance et la cruauté, la mise en scène actuellement présentée ne manque pas, aux saluts, d’être aussi largement contestée que son aînée. Titov, qui écarte toute illustration pittoresque, ne trahit pourtant aucun des enjeux du drame, en exacerbant la barbarie qui lui est inhérente.

Pour seul décor, l’intérieur étouffant d’une demeure sordide et dangereuse tournant sur elle-même dévoile ses pièces closes, ses étroits corridors. D’un endroit à l’autre, se dégage une même impression de suffocation. Ces hauts murs, couverts d’un uniforme papier peint jaune triste aux motifs obsessionnels, suintent d’une horrible monotonie et renferment des nuits d’orgie où une femme dénudée et enchaînée sert d’esclave sexuelle. Prédateurs dépoitraillés, les hommes s’apparentent à des bêtes avides et avachies. En inversant le rapport de force dont elle est la victime, Lucie fait d’Arthur, son falot d’époux forcé, une proie traquée : sa dépouille éviscérée triomphe, clouée au mur en lieu et place des trophées de chasse autrefois accrochés.

Étienne Dupuis incarne un Henri impeccablement odieux, violent et décadent. Doté d’une voix bien charpentée et d’une carrure égale, il fait autorité, secondé par le trouble Gilbert campé par Yoann Le Lan en parfait perfide. À l’inverse de l’Arthur irradiant qu’interprète Sahy Ratia au timbre rond et lumineux, l’Edgard de Léo Vermot-Desroches joue moins la carte de l’ardente séduction que celle de l’amoureux torturé. Sa fin est déchirante. La palette vocale est d’une obscure monochromie, mais la voix est chaleureuse, puissante dans l’émission, sans sacrifier la nuance. L’intensité dramatique très palpable au plateau l’est aussi dans la fosse où l’Insula orchestra, qui n’est pas dans son répertoire de prédilection, suit la direction au lyrisme rugueux de Speranza Scappucci et se révèle d’une incisivité en phase avec le propos délivré.

Christophe Candoni – www.sceneweb.fr

Lucie de Lammermoor
Adaptation française en trois actes de l’opéra Lucia di Lammermoor
Traduction d’Alphonse Royer et Gustave Vaëz du livret original de Salvatore Cammarano tiré du roman La Fiancée de Lammermoor de Sir Walter Scott
Compositeur Gaetano Donizetti
Direction musicale Speranza Scappucci
Mise en scène Evgeny Titov
Avec Sabine Devieilhe, Étienne Dupuis, Léo Vermot-Desroches, Edwin Crossley-Mercer, Sahy Ratia, Yoann Le Lan, Élise Maître
Chœur accentus
Orchestre Insula orchestra
Décors Lizzie Clachan
Costumes Emma Ryott
Lumières Evgeny Titov, Fabiana Piccioli
Assistant à la direction musicale Liochka Massabie
Directrice des études musicales Marine Thoreau La Salle
Pianiste et assistante directrice des études musicales Flore-Élise Capelier
Assistant à la mise en scène Enia Cosic
Directrice d’intimité Stéphanie Breton
Assistant décors Javier Angeles
Assistant costumes Marion Bresson
Assistant lumières Julien Dupont

Production Opéra-Comique
Coproduction Opéra national du Rhin ; Grand Théâtre de Genève ; Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française ; Opéra Orchestre national Montpellier

Durée : 2h50 (entracte compris)

Opéra-Comique, Paris
du 30 avril au 10 mai 2026

3 mai 2026/par Christophe Candoni
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