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« Nos Empereurs », le Faust africain de Guillaume Cayet

A voir, Annemasse, Bobigny, Clermont-Ferrand, Dijon, Evry, Les critiques, Lyon, Saint-Ouen, Théâtre
Guillaume Cayet crée Nos Empereurs
Guillaume Cayet crée Nos Empereurs

Photo Christophe Raynaud de Lage

À la tête d’une solide bande de comédiennes et comédiens, Guillaume Cayet métabolise une série d’influences scéniques et littéraires, et toute la complexité historique requise, pour orchestrer une audacieuse saga décoloniale à hauteur d’hommes.

Depuis son apparition sur la scène théâtrale française, il est remarquable de voir à quel point Guillaume Cayet ne cesse de monter au front, de s’afficher en première ligne pour mieux s’emparer des sujets qui préoccupent, voire qui fâchent, et se saisir de sa plume, qu’il a plutôt fiévreuse, afin de la porter dans la plaie. Ses contempteurs, pour peu qu’ils existent, pourront sans doute arguer qu’il y a là une logique « attrape-tout » motivée par les seuls effets de mode, mais il est également possible d’y reconnaître – et c’est notre point de vue – un ethos artistique, et même citoyen, une façon consubstantielle à lui-même d’être à la scène, et à la cité, un engagement politique sans qui, peut-être, à ses yeux, le théâtre qu’il défend aurait moins de raisons d’exister. Depuis qu’il a co-fondé, il y a un peu plus de dix ans, la compagnie Le désordre des choses avec Aurélia Lüscher, le dramaturge et metteur en scène a ainsi observé, et mené, plusieurs combats en parallèle contre, notamment, les violences policières (Neuf mouvements pour une cavale, La comparution (la hoggra) Lacrymosa), le dérèglement climatique (Skolstrejk (la grève scolaire), Le temps des fins), les inégalités (Grès (tentative de sédimentation), Quatrième A), la fascisation des esprits (Jeune mort), mais aussi pour examiner ce que, avec B.A.B.A.R. (le transparent noir), il avait nommé « la fracture coloniale » et ce que, avec Nos Empereurs / Vie et mort d’Armand Lamarque, créé à La Comédie de Valence avant d’être présenté à Théâtre en mai et de partir en tournée, il remet aujourd’hui avec audace, force et une bonne dose de détermination sur le métier : les motivations et ravages passés et les ramifications bien actuelles de la politique coloniale de la France.

Pour ce faire, Guillaume Cayet, qui ne fait jamais les choses à moitié, orchestre une ample saga, plus individuelle que familiale, courant du tout début du XXe siècle à nos jours, de 1902 à 2026. Scindé en trois temps, comme autant de narrateurs et de tournants d’une existence, ce conte relate, tel que son sous-titre l’indique, la vie et la mort d’Armand Lamarque, sur qui, à l’image de Faust, le temps n’aurait visiblement plus aucune prise. Capitaine (fictif) de son état, l’homme débarque dans la colonie du Dahomey, située dans le sud de l’actuel Bénin, à une époque où la conférence de Berlin s’est déjà chargée de partager le continent africain entre les différentes puissances coloniales et où la IIIe République, qui ronge son frein en attendant de pouvoir se venger de la Prusse et de reconquérir les deux fameuses « provinces perdues » (l’Alsace et la Lorraine), se rachète un lustre à travers l’Empire. Parti missionnaire civilisateur, avec les valeurs républicaines, les méthodes hygiénistes et une part de doute chevillées au corps, Armand Lamarque, une fois acoquiné avec le prêtre du coin qui se charge de la conquête des esprits, se lance dans une entreprise d’appropriation de la terre, qu’il ravit autant aux esclavagistes, qui deviennent ses ennemis utiles, qu’aux peuples locaux. Voué aux gémonies par une sorcière qui, non sans rappeler Macbeth, lui promet que ce qu’il enfantera le tuera, celui qui entend « offrir la civilisation même à ceux qui ne la veulent pas » est bientôt pris d’une forme d’hubris, nourrie par des complicités avec les forces militaires et religieuses, une soif vengeresse de grandeur, mais aussi son amour pour Madeleine – sa Marguerite à lui – que, même si tout le monde ricane de cette « putain », il se met en tête d’impressionner pour mieux l’épouser. Dès lors, le capitaine s’impose, tel Thomas Sutpen dans Absalon, Absalon ! de Faulkner, à la tête d’une plantation de palmiers à huile, construite en lieu et place d’une forêt dédiée au culte du serpent Dangbé, capable de générer un « or rouge » (l’huile de palme) et de lui offrir, en même temps que la richesse, un statut d’industriel.

À travers ce premier tableau qui couvre quelques années du tout début du XXe siècle, Guillaume Cayet prouve son appréhension fine et complexe de la chose coloniale. Loin d’être un colon d’Épinal, chapeau rond, bottes et costume blanc de rigueur, avec le fouet dans une main et des velléités esclavagistes plein la tête, Armand Lamarque s’impose comme un personnage composite, une figure littéraire autant qu’historique, nourrie par des influences multiples – Faust, Macbeth, Sutpen, entre autres – et représentant d’une caste coloniale mise au défi du propre engrenage qu’elle a construit et qui, comme les femmes, les hommes et les terres qu’elle a trop longtemps soumis, va progressivement la broyer avant de la dévorer toute entière, tant moralement que physiquement, sans pour autant la faire complètement disparaître. Car, loin de se satisfaire d’une « simple » histoire de colonisation-décolonisation, tel un mouvement de balancier qui aurait un début et une fin bien définis, Guillaume Cayet s’attache à montrer, au long des deux tableaux suivants – qui s’intéressent à la période des années 1930 et 1950, puis à nos jours – comment, bien au contraire, la force et l’idéologie coloniales mutent, comment, y compris mises au défi des temps présents, du socialisme aux deux guerres mondiales, en passant par les volontés d’indépendance des peuples opprimés, elles ne cessent, telle une hydre – ou plutôt un « serpent blanc », selon le surnom donné à Armand Lamarque – dont les têtes repousseraient à l’infini, de se reconfigurer pour aboutir à la dimension néo-coloniale que l’on connaît, où les contrats ont remplacé les traités, où le pillage des terres et des peuples n’a plus lieu au vu et au su de toutes et tous, mais depuis les bas-fonds, depuis ces Enfers qu’Armand Lamarque, comme Faust avant lui, rejoint finalement à son corps pas si défendant, moins obnubilé par la jeunesse éternelle que par la possession perpétuelle, qui constitue l’objet de son propre pacte.

Ambitieuse et d’une richesse qui l’empêche de sombrer dans tout manichéisme caricatural, cette saga individuelle n’en est pas moins dramaturgiquement tenue. Mieux, elle renoue avec le souffle théâtral des meilleures pièces de Guillaume Cayet et semble adopter un rythme de respiration textuelle qui suivrait celle des affres de la colonisation / décolonisation / néo-colonisation, tantôt lente et précise, tantôt haletante et furieuse, tantôt à bout de souffle et tentée, à défaut de se refaire une place au soleil, par la politique de la terre brûlée. S’il se permet quelques légères incursions du côté du fantastique, notamment faustien et shakespearien, le dramaturge et metteur en scène le fait avec un réel sens de la mesure et la pleine conscience qu’une telle audace n’est rendue possible que par le caractère figuratif de ses personnages, qui ne sont que les réceptacles de forces intimes, sociales et/ou politiques à l’oeuvre dans la situation qu’il met en jeu. Porté par une langue qui reconnecte avec son art de la fulgurance grâce auquel, en très peu de mots, Guillaume Cayet parvient à ramasser ou à étayer l’ampleur et la profondeur d’un enjeu, le cheminement de décennie en décennie est aussi sous-tendu par un séduisant glissement scénique et esthétique, où le plateau, transfiguré par le beau travail d’Anne-Sophie Grac, Kevin Briard et Antoine Briot, respectivement à la scénographie, aux lumières et à la création musicale, mute et s’assombrit en même temps qu’Armand Lamarque se laisse dévorer par une noirceur intérieure de plus en plus incontrôlable, aveuglante et déflagratrice.

Dans cet écrin toujours foisonnant et parfois bouillonnant – jusqu’à s’approcher d’une dynamique à la Macaigne, sans s’y jeter à tombeau ouvert –, les comédiennes et les comédiens, obligés, pour l’essentiel, de voguer de rôle en rôle, font montre de leur talent. Ancien petit roi Claudius rageur et délirant dans la relecture d’Hamlet par Vincent Macaigne, Au moins j’aurai laissé un beau cadavre, Emmanuel Matte, comme irrigué par cette double influence théâtrale et scénique, campe un petit empereur non moins enflammé et terrifiant, auquel Vincent Dissez – visiblement blessé au dos lors des représentations dijonnaises – apporte un soutien aussi déterminant que chèrement payé dans la peau des représentants méphistophéliques des pouvoirs religieux, militaires et de l’argent. Autour de ce tandem, Marie-Sohna Condé, Daddy Kamono Moanda, Founemoussou Sissoko et Aristote Luyindula campent, avec une fluidité remarquable entre les styles, tantôt les alliés contemporains, tantôt les ennemis spectraux d’un homme qui, à ne reculer devant rien pour trouver son impossible Eden, aura finalement creusé sa tombe, et celles de ses proches, dans les flammes de l’enfer.

Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr

Nos Empereurs / Vie et mort d’Armand Lamarque
Texte et mise en scène Guillaume Cayet
Avec Marie-Sohna Condé, Vincent Dissez, Daddy Kamono Moanda, Aristote Luyindula, Emmanuel Matte, Founemoussou Sissoko, Zdenka Tchamkerten, Mathilde Weil
Assistanat à la mise en scène Noémie Guille
Scénographie Anne-Sophie Grac
Lumière Kevin Briard
Création musicale et sonore Antoine Briot
Costumes Patricia De Petiville, Barbara Mornet
Masques Judith Dubois
Vidéo Salomé Laloux-Bard
Construction décor Atelier de la MC93

Production La Comédie de Valence, Centre dramatique national Drôme-Ardèche ; Compagnie Le désordre des choses
Production déléguée Compagnie Le désordre des choses
Coproduction MC93, Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis ; Les Célestins, Théâtre de Lyon ; La Comédie de Clermont-Ferrand, Scène nationale ; Espace 1789 – Saint-Ouen ; Scène nationale de l’Essonne – Ris-Orangis
Avec le soutien Fonds SACD, Ministère de la Culture, Grandes Formes Théâtre / Jeune théâtre national / ENSAD Montpellier, Fonds de production théâtre, Ministère de la Culture

Le désordre des choses est une compagnie conventionnée avec la DRAC Auvergne–Rhône-Alpes. Guillaume Cayet est membre de l’Ensemble artistique de La Comédie de Valence, Centre dramatique national Drôme-Ardèche. La compagnie Le désordre des choses et Guillaume Cayet sont soutenu·es par le Département de la Seine-Saint-Denis dans le cadre de la résidence artistique à l’Espace 1789 de Saint-Ouen.

Durée : 2h30

Vu en mai 2026 au Théâtre Dijon-Bourgogne, dans le cadre de Théâtre en mai

La Comédie de Clermont-Ferrand, Scène nationale
les 26 et 27 novembre

Espace 1789, Saint-Ouen
le 1er décembre

Théâtre de l’Agora, Scène nationale de l’Essonne, Évry-Courcouronnes
le 4 décembre

MC93, Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny
du 9 au 13 décembre

Les Célestins, Théâtre de Lyon
du 19 au 23 janvier 2027

Château Rouge, Scène conventionnée, Annemasse
le 1er avril

1 juin 2026/par Vincent Bouquet
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