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Au festival Furies, la rue et le cirque entre tourbillon et ralentissement

À la une, Arts de la rue, Chalons en Champagne, Cirque
Eddy de la Compagnie .Bart, lors du festival Furies
Eddy de la compagnie .Bart, lors du festival Furies

Eddy de la compagnie .Bart / Photo Julien Chauvet

Mêlant cirque et arts en espace public, le festival Furies à Châlons-en-Champagne a, pour sa 37e édition, qui se tenait du 2 au 6 juin 2026, largement témoigné d’une inquiétude contemporaine. Si une majorité des compagnies au rendez-vous y répondent par une tentative de ralentissement, d’autres, au contraire, expriment un désir de vivre vite.

« Turbulence ». C’est sous ce nom qu’en 1990, un collectif artistique pluridisciplinaire rebaptisé depuis « association Furies » crée un événement artistique qui investit Châlons-en-Champagne, alors encore connu sous le nom de Châlons-sur-Marne. Dès lors, chaque mois de juin, pendant cinq jours, rues et salles de ce chef-lieu du département de la Marne accueillent des spectacles d’arts de rue et de cirque, discipline au cœur de l’identité de la ville avec la présence du Centre National des Arts du Cirque (Cnac) inauguré quatre ans seulement avant la naissance de Turbulence. Défendue par la politique locale, cette place du cirque dans la ville va encore nettement s’affirmer dans les années à venir : la Région Grand-Est, en partenariat avec le ministère de la Culture, soutient la création d’un nouveau bâtiment dédié aux arts de la piste, qui regroupera un musée, un espace de création et un autre de diffusion. Le festival Furies n’est pas indemne de ce développement du cirque – par ailleurs très bénéfique pour un réseau dont les dotations sont encore largement inférieures à celles des autres labels nationaux –, puisqu’en janvier 2026 était actée la fusion entre l’association Furies et le Palc – Pôle National Cirque. La 37e édition du festival Furies est donc la première à se faire sous la houlette de la nouvelle structure qui, pour le moment, garde le nom de « Palc ». D’où sa dominante cirque – à la fois en chapiteau, en salle et en espace public –, qui laisse toutefois de la place aux arts en espace public. La « turbulence » d’origine survit-elle à ce changement d’équilibre ?

Si nous posons cette question, ce n’est pas tant pour y répondre que parce que plusieurs des vingt-deux compagnies programmées que nous avons pu voir lors des premiers jours du festival posent la question du rythme de vie approprié à l’époque, et plus largement de notre rapport au monde. Une majorité de propositions va dans le sens du ralentissement, de la décroissance, ce qui est chose cohérente avec l’engagement éco-responsable qu’assume Furies avec force depuis quelques années. Le directeur Jean-Marie Songy et son équipe sont toutefois loin d’imposer par leur programmation un regard unique sur la société. Divers rythmes y cohabitent donc, qui vont de la grande lenteur à la rapidité extrême, voire à la frénésie. D’un côté et de l’autre de ce spectre toutefois, les artistes expriment souvent une forme d’inquiétude quant à l’état du monde. Tradition de Furies, les cartes blanches confiées à des artistes sont des espaces où cette question du rythme est inhérente au format. Ils y présentent des objets nés en temps beaucoup plus réduit que celui d’une création, ce qui impacte nécessairement l’esthétique employée, parfois aussi le propos. Le caractère unique de ces représentations produit pour le spectateur un rapport particulier au temps, qui n’est pas forcément proportionnel avec celui que les artistes ont consacré à leur proposition. Par exemple, nous nous rappelons très précisément de la carte blanche réalisée en 2018 à Furies par Yann Écauvre et Yann Frisch, qui nous emmenaient alors en excursion dans une ancienne cave à champagne de la ville.

La recherche, un temps partagé

Marica Marinoni et Jeff Everaert lors de leur carte blanche au Festival Furies

Marica Marinoni et Jeff Everaert lors de leur carte blanche / Photo DR

Cette année, l’Association du Vide, co-dirigée par Anna Tauber et Fragan Gehlker – artistes associés au Palc –, et les circassiens spécialistes de roue Cyr que sont Marica Marinoni et Jeff Everaert s’emparent de la commande d’une tout autre manière. Au lieu d’opter pour la création in situ, les deux binômes ont choisi de profiter de l’occasion pour travailler sur leur prochain spectacle. On peut y voir un signe des temps. Les coupes budgétaires atteignant les capacités de production des compagnies, celles-ci ont tendance à centrer leurs efforts sur les pièces destinées à faire partie de leur répertoire plutôt que de se livrer à d’aventureuses tentatives sans lendemain – du moins sous la forme classique de spectacles en tournée. C’est donc une immersion dans leur fabrique, dans leur processus de travail, qu’ont offert au public de Furies les artistes en carte blanche. Ce faisant, l’Association du Vide poursuit avec autant de générosité que de subtilité le tournant artistique pris avec le spectacle Dans ton cirque co-signé en 2020 par Fragan Gelkher et Anna Tauber, qui, après avoir longtemps travaillé à la production et à la diffusion de spectacles de cirque, passait à l’écriture, puis aussi au jeu, avec l’excellent Suzanne : une histoire de cirque où elle est seule en scène. En formulant en ouverture leurs interrogations face à la commande de Furies et leur décision d’en faire un premier laboratoire de recherche pour La Nostalgie de l’acrobate prévue pour 2027, les deux co-directeurs de l’Association du Vide partent comme dans leurs deux précédents spectacles d’eux-mêmes pour questionner ce qui relie le cirque de création au cirque traditionnel.

Ces prémisses de La Nostalgie de l’acrobate confirment la grande finesse de la compagnie dans sa manière de recréer des liens aujourd’hui très distendus, voire conflictuels entre nouveau cirque et cirque traditionnel. En faisant appel autant à des circassiens en plein exercice, tels que Karim Messaoudi, Florian Bessin et Mathurin Hérisson-Debovoir, qu’à des artistes qui se situent pour des raisons diverses au bord du cirque – une acrobate (Fanny Alvarez), qui remonte sur une bascule hongroise après une pause de dix ans qu’elle lie au fait d’être devenue mère, un circassien-musicien (Eflam Gehlker) prétendant ne pas apprécier le milieu des arts de la piste, et, bien sûr, Anna Tauber qui endosse ici le rôle de Monsieur Loyal –, l’Association du Vide cherche à en délimiter quelques frontières. Nourris par un passionnant travail d’archives que la proximité du Cnac a évidemment facilité, les constants allers-retours entre cirque du présent et du passé sont ici, comme dans Suzanne, une façon de mettre en pause la course du cirque vers des formes et des sujets toujours nouveaux. Ce ralentissement, Marica Marinoni et Jeff Everaert le font aussi avec leur carte blanche qui s’avère être, expliquent-ils une fois leurs roues Cyr reposées au sol, un premier jet de leur adaptation pour l’extérieur de leur premier spectacle, In Difference, également programmé à Furies. Au contact des graviers du Grand Jard où se tient le cœur du festival, à l’épreuve du vent, le duo trouve ce qui lui manquait encore lorsque nous découvrions sa création en salle à sa toute première : un rapport fort au présent et à ses imprévus. En revenant sur un geste déjà bien inscrit dans les réseaux de diffusion, le jeune duo témoigne d’une réflexion sur sa propre pratique très pertinente par rapport à l’ère du temps, qui nécessite une importante capacité d’adaptation.

Résister aux temps mauvais

Nous camperons ici de Sébastien Barrier

Nous camperons ici de Sébastien Barrier / Photo Élodie Le Gall

S’adapter, à Furies comme ailleurs, n’est pas forcément renoncer. Au contraire. En mettant leur pratique à l’épreuve du dehors, Marica Marinoni et Jeff Everaert gagnent en humanité et en qualité de partage ce qu’ils perdent légèrement en technique. Quant à Sébastien Barrier, il exprime en revenant à l’espace public avec Nous camperons ici – découvert en 2025 au festival Mythos – un questionnement profond non seulement de son geste, mais aussi de l’institution théâtrale dans son ensemble, et invite aussi au ralentissement. Pour celui qui les a arpentées durant 15 ans avec son personnage de Ronan Tablantec, retrouver les rues et la nature des lustres après avoir jeté les guenilles de ce clown pêcheur est un « geste de résistance ». « Je ne veux pas dire par là que je vais faire un truc de rue parce que cela me semblerait plus facile à fourguer, mais il m’arrive, quand l’inquiétude bat son comble, de penser que si un jour je n’ai plus rien, il me restera toujours la possibilité de retourner dehors (comprendre : et d’y passer le chapeau). Je pourrai(s) alors, comme au début, me programmer quand je le décide et aller chercher le public là où je serai sûr de le trouver », explique l’artiste dans le dossier de son spectacle qu’il transporte dans son camion, qui en est aussi l’élément de récit et de scénographie principal. En stationnant son véhicule pour exercer son fabuleux art de la parole, agrémentées pour la première fois de chansons qui ont valeur de temps d’arrêt, l’artiste déploie une réponse des plus délicates à son sentiment de trop grande distance entre le théâtre et la vie des gens, des anonymes croisés ça et là sur lesquels il aime à s’arrêter et à rêver. L’intelligence avec laquelle Sébastien Barrier fait du présent un motif de riches improvisations qu’il tisse avec la base écrite de son spectacle reflète une pensée aiguisée du rôle de l’artiste dans la société, comme force de lien et de résistance aux temps mauvais.

Cette manière d’envisager la rue comme un lieu non pas de passage, mais d’existence à part entière n’est pas l’apanage à Furies du seul Sébastien Barrier. Avec son premier spectacle personnel, Eddy, la danseuse et chorégraphe Clémentine Bart, fondatrice en 2021 de la compagnie .Bart, se met elle aussi à l’écoute de la vie des villes dans ce qu’elles ont de plus caché : ses sans domiciles fixe, qu’elle a rencontrés et enregistrés et que l’on entend en voix off tout au long du solo qu’elle interprète elle-même en alternance avec Mathilde Rader. Pour cette artiste formée au Jeune Ballet Atlantique de La Rochelle, engagée ensuite au sein du Ballet Prejlocaj, puis par de nombreux chorégraphes de renommée internationale, adopter la forme minimaliste d’un solo de danse en rue est sans doute, comme pour Sébastien Barrier, le fruit d’une autocritique et d’un questionnement de la place, des possibles de l’art dans un monde où domine l’indifférence à l’Autre. Si la chorégraphie que déploie la danseuse sur les paroles tantôt révoltées, tantôt fatalistes des gens de la rue est d’une intensité extrême – en touchant les limites de son corps, elle se met au diapason de celles et ceux qu’on entend, en proie à des dangers permanents –, elle aussi s’oppose au rythme effréné qui empêche l’empathie. Du côté de la lenteur en pleines Furies, il faut encore citer la circassienne Noa Aubry, diplômée du Cnac en 2022. Dans son premier spectacle dont le titre dit déjà beaucoup de sa recherche sur la notion de temporalité, Là où la nuit n’est pas si loin puisque le jour s’en va déjà, elle utilise la roue allemande comme le cœur d’un langage si minimaliste qu’il tend à l’annulation du cirque et donc, par la même occasion, du bouleversement des sens recherché. Nous sommes avec elle aux antipodes de l’expérience de Marica Marinoni et Jeff Everaert. Furies cultive les vents contraires.

Bousculer les lignes

La Gender Reveal Party de la House of Hermess

La Gender Reveal Party de la House of Hermess / Photo Philippe Cibille

Avec Comme un vertige… de la compagnie Les Attentifs, autre création circassienne de son édition 2026, Furies offre, selon les termes de l’auteur et metteur en scène Guillaume Clayssen, le spectacle du « mariage de la carpe et du lapin ». Dans la continuité du travail qu’il mène depuis 2018, l’artiste mêle ici en effet ses deux amours que sont la philosophie – il est agrégé dans cette discipline, qu’il enseigne à l’école de théâtre Auvray-Noroy – et le cirque. Après avoir mis cette union improbable au service d’une réflexion sur la désobéissance (Désobérire), puis sur l’amitié filles-garçons (Friendly !) et l’intelligence et la bêtise (Suis-je bête ?!), l’artiste porte son travail sur un sujet davantage en lien avec le présent : le déni écologique. Accompagné pour cela par les trois artistes apprentis du CFA de l’Académie Fratellini que sont la voltigeuse Prune Gontard, le jongleur Itamar Hai et le porteur Jonas Pépin, le comédien-philosophe exprime, comme Sébastien Barrier et Clémentine Bart, un profond sentiment de responsabilité face à l’ordre plus que branlant des choses. « Chercher l’écriture scénique d’un questionnement écologique s’inscrit, à mes yeux, dans ce mouvement collectif contemporain dont cette citation du philosophe Baptiste Morizot résume bien l’esprit : ‘faire entrer les vivants dans l’espace politique de ce qui mérite attention’ ». Un riche et pertinent programme, qui lors de ces premières, n’a pas encore pleinement trouvé sa forme. En théâtralisant sa parole philosophique, qui convoque non seulement Morizot, mais aussi Simone Weil ou encore Hannah Arendt, Guillaume Clayssen a tendance à réduire la partie circassienne de son écriture à une place congrue et le plus souvent illustrative. La belle fragilité de la rencontre entre circassiens et parole philosophique, que cet artiste partage régulièrement lors d’impromptus qu’il crée notamment au Carré Baudouin, à Paris, manque pour le moment ici afin de donner pleinement corps à la sensation d’urgence à l’origine de ce geste.

Si Comme un vertige… mêle appel au ralentissement et tumulte pour la quête de solution, d’autres spectacles de Furies adoptent sans nuances le parti de la grande vitesse en vue de bousculer certains immobilismes. Dans C’est oui du Parti Collectif – née à Uzeste dans le cadre du festival organisé par la compagnie Lubat où se mêlent musique, théâtre ou encore philosophie, elle fait du mélange des disciplines un élément central de son langage –, par exemple, dont Furies accueillait aussi les premières, le désir de « sauver les vaincus de l’Histoire » prend la forme d’allers-retours ultra-rapides entre différentes époques du passé dans divers pays et présent dans une banlieue française. Entre théâtre et chant, la pièce entrecroisant plusieurs histoires de mariages égare vite son spectateur qui peine à percevoir le sens de cette écriture : la recherche d’utopies passées pour inventer un meilleur futur. La sexualité, en particulier la question de l’écart organisme – soit la différence d’accès à l’orgasme entre les hommes et les femmes – et le genre furent au centre de deux autres spectacles tourbillon de l’édition : Jouir de la compagnie Notre Insouciance, dirigée par Juliette Hecquet, qui ne cesse de tourner depuis sa création à Chalon dans la Rue en 2024 et la première pièce de la compagnie House of Hermess, fondée par deux anciens du Cnac (Sonny Crowden et Thomas Botticelli), le cabaret queer et circassien La Gender Reveal Party. Bien rôdée pour l’une, plus fragile encore pour l’autre, ces pièces choisissent la fête comme moyen d’accélération des particules sociales sur des sujets d’actualité. Quand il ne ralentit pas, Furies entre alors encore en turbulence.

Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr

7 juin 2026/par Anaïs Heluin
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