Dans un spectacle court suivi d’une discussion indissociable, Émilie Le Roux s’adresse aux écoliers dès 10 ans avec Azaline se tait, fort texte de Lise Martin sur les violences sexuelles faites aux enfants. Avec une grande finesse, elle se place à leur hauteur et leur donne la main.
C’est l’histoire d’une petite fille qui ne peut pas dormir nous dit la voix off pour commencer. Enfin, il s’agit là du second commencement, car, dans les quelques minutes précédentes, toutes lumières allumées, la metteuse en scène Émilie Le Roux, entourée des trois comédiennes et deux comédiens d’Azaline se tait, a pris la parole. Elle a précisé à l’assemblée des enfants (dès 10 ans) répartis dans les gradins en tri-frontal que, s’ils ne sentent pas très bien, deux personnes référentes, dont elle, sont dans la salle, une petite loupiote dans la main pour être reconnaissables. Mais maintenant, « Laissez-nous vous raconter cette histoire », nous adresse-t-elle. Au début du travail avec sa compagnie des Veilleurs, la Grenobloise avait déjà donné des lectures de ce vif texte que Lise Martin a publié en 2010. Mais parce qu’il traite de l’inceste et des violences faites aux enfants, il était presque irresponsable de ne pas mettre en place un dispositif pour permettre aux plus jeunes de quitter la salle, recueillir leurs premières paroles, voire celles des adultes accompagnants si cela fait ressortir un trauma, puisque, selon les chiffres de la CIVIISE (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants), ce sont 160 000 enfants par an, donc trois par classe en moyenne, qui sont victimes de violences sexuelles.
Alors, Émilie Le Roux s’est outillée, formée auprès notamment de Charlotte Voinson, sage-femme spécialisée en santé sexuelle, sur la question des violences, tout comme le seront les membres des théâtres et aussi les professeurs qui font le choix d’emmener leur classe. À eux, il est indiqué qu’il est question d’inceste. Pas aux enfants. Lise Martin n’emploie pas ce mot dans son récit émaillé de contes (Les Trois Petits Cochons, Cendrillon). Et, expérience faite, dans la discussion de 30 minutes intégrée à la suite de la représentation qui en dure 40, les enfants comprennent largement la violence dont il est question, et parfois le terme de « violence sexuelle » est prononcé. Après notamment les marquants et très fins spectacles que sont Mon frère, ma princesse et La Morsure de l’âne, l’artiste associée au Théâtre des Bergeries de Noisy-le-Sec entame un nouveau cycle de création sur le thème « ce n’est pas pour les enfants » dans le but de combattre des tabous, de ne plus silencier les agressions que les adultes leur font subir, tout en poursuivant un travail de recherche théâtrale. Car Émilie Le Roux et sa solide équipe d’interprètes, de scénographe, créateur son et lumière – quel travail en la matière encore ! – sont des artistes, pas des sociologues ni des enquêteurs de la police judiciaire.
Alors, sur le plateau resserré pour que le jeune public ne soit pas esseulé dans un grand gradin sombre, la metteuse en scène a disposé des servantes pour veiller sur ses quatre personnages enfants et leur maitresse. Ensemble, ils donnent une vitalité épatante au texte. Plus leurs moments de jeux – souvent cruels – dans la cour de récré sont agités et bondissants, plus les séquences individuelles d’Azaline – racontant, par exemple, comment son père a réparé la porte de sa chambre pour qu’elle ne grince plus – sont glaçantes. Les changements de rythme, la justesse (et l’économie de mots) du texte, le travail sonore alternant des musiques chaudes au silence, la force de l’interprétation font que l’on oublie instantanément que les acteurs n’ont pas l’âge du rôle. Autre force combinée du texte et de sa transposition au plateau : la transmission du secret. Il se glisse d’une oreille à l’autre des personnages, de façon inaudible pour le public, mais il ébranle littéralement ceux qui le reçoivent au point que la gestuelle tremblante, syncopée ou coulante de chacun a été travaillée avec une chorégraphe (Adéli Motchan). Dernier maillon de cette chaine, un adulte, l’institutrice qui va entrer dans la danse en acceptant de comprendre ce qui est proprement incroyable. Et c’est indispensable à la structure de ce récit.
Avec Azaline se tait, un personnage d’enfant victime – et non pas d’adulte qui prendrait du recul sur des violences subies par le passé – s’adresse à d’autres enfants. Ce sont donc leurs mots, leurs codes, leurs enfantillages aussi. Émilie Le Roux prend grand soin à le transmettre à un public qu’elle accompagne au-delà du spectacle en ouvrant la parole et en distribuant aussi le numéro gouvernemental d’appel Allo enfance en danger (119). Tout ceci est un même mouvement, très cohérent.
Nadja Pobel – www.sceneweb.fr
Azaline se tait
Texte Lise Martin (Éditions Lansman)
Mise en scène Émilie Le Roux
Chorégraphie Adéli Motchan
Avec Maïa Le Fourn, Marie Rahola, Sébastien Weber, Marie Champion, Alexis Tieno
Création costumes Laëtitia Tesson
Création lumière Éric Marynower
Composition musicale Roberto Negro
Mixage création musicale Mathieu Pion
Création son Gilles Daumas
Création scénographique Guillaume Cousin
Construction Marie-Laure Cathalot, Vincent VignaudProduction les veilleurs [compagnie théâtrale]
Coproduction Les Tréteaux de France – CDN ; le Ciel – scène européenne pour l’enfance et la jeunesse ; La Minoterie – Scène conventionnée d’intérêt national Arts enfance jeunesse
Soutien Théâtre des Bergeries – Noisy-le-Sec ; L’heure Bleue – Saint Martin d’Hères ; Le Pacifique – CDCN Grenoble Auvergne-Rhône-Alpesles veilleurs [compagnie théâtrale] est conventionnée par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes, la Région Auvergne- Rhône-Alpes, le Département de l’Isère, la Ville de Grenoble, et soutenue par le Département de la Seine-Saint-Denis et la Spedidam.
Durée : 1h10
Dès 10 ansVu en janvier 2026 au Ciel – Scène européenne pour l’enfance et la jeunesse, Lyon
Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec
les 19 et 20 février


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