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Caroline Arrouas, Kafka et Dora : les chansons des jeunes amants

A voir, Dijon, Les critiques, Strasbourg, Théâtre
Dora et Franz, Sauver le jour de Caroline Arrouas
Dora et Franz, Sauver le jour de Caroline Arrouas

Photo Jean-Louis Fernandez

Dans le premier projet qu’elle mène seule à la mise en scène, la comédienne et chanteuse Caroline Arrouas réinvente la courte vie passionnément amoureuse de Franz Kafka et Dora Diamant. Mieux, elle fabrique en théâtre, aux sons klezmers et avec une grande délicatesse, le mariage qu’ils s’étaient promis, mais n’ont jamais célébré.

« On n’est plus à Berlin », dit Dora. D’emblée, la vie brève est annoncée. En 1923, elle a 25 ans quand elle rencontre Franz, 40 ans. Pour elle, il quitte Prague et ses séjours en sanatoriums et la rejoint dans la capitale allemande. Tant pis pour la tuberculose qui, inéluctablement, le condamne. Autant vivre heureux ne serait-ce qu’un peu. Leur histoire durera dix mois et quelques jours. L’écrivain, contraint par la misère, l’inflation galopante et sa toux, reviendra se faire soigner vers Vienne, Dora à ses côtés. Vêtus avec une grande et simple élégance, Dora et Franz nous convient à leur mariage. Ils attendent la lettre d’autorisation du père de la jeune femme qui se fait désirer avant de s’avérer négative. Qu’importe, le théâtre prend le relais et la cérémonie se fera. Dans un grand espace redessiné en face de gradins disposés pas tout à fait frontalement mais en léger arc de cercle, les deux personnages reviennent d’entre les limbes, un piano pour lui, un micro sur pied pour elle, et une cabane mystérieuse aux poutres en bois et de grands rideaux blancs, linceul autant que couche nuptiale.

C’est avec délicatesse que Caroline Arrouas se penche sur le destin de ces deux amants. Et c’est sur les terres strasbourgeoises de l’École du TnS qu’elle a pratiquée (groupe 37, sortie en 2008) qu’elle vient créer son premier spectacle seule aux manettes après avoir notamment frayé avec Marie Rémond (Delphine et Carole). Elle convie un acolyte de la promo suivante, par ailleurs musicien, Jonas Marmy, à dialoguer avec elle. Tout dans ce travail confine à la légèreté des oiseaux. Le montage du texte est syncopé, nourri par la biographie de Kafka (de Reiner Stach), les traces laissées par son ami Max Brod, puisé dans les écrits de Kafka lui-même (lettres, romans), mais pas dans l’abondante conversation entre les deux amants que la Gestapo a sauvagement saisie comme le reste dans l’appartement de Dora. Sur scène, elle sautille, disparaissant d’un côté, réapparaissant d’un autre. Ils se nourrissent l’un l’autre de petits gestes comme s’ils se donnaient mutuellement la becquée, les brins de fleurs coupées étant le motif qui ouvre et clôt la pièce.

Leurs piaillements sont des chansons, des berceuses yiddish qui enveloppent le plateau que Caroline Arrouas prend soin de traduire en quelques mots. Actrice pour Maëlle Poésy (Cosmos, Ceux qui errent ne se trompent pas…), Caroline Guiela Nguyen (Saigon, Se souvenir de Violetta), elle qui a grandi en Autriche est aussi une chanteuse qui a notamment officié au Burgtheater de Vienne. Elle ne fait pas de démonstration lyrique surpuissante, mais choisit d’adoucir ce moment joyeux, quoique constamment crépusculaire, de la vie de ses deux protagonistes. L’enchevêtrement de leurs voix se fait aussi grâce à un savant travail sur le son par une équipe par ailleurs très largement formée aussi au TnS. « C’est écrire qui est vital, pas d’avoir écrit », dit Kafka dans la pièce, portant haut l’importance de l’éphémère, soit l’une des définitions du théâtre.

Nadja Pobel – www.sceneweb.fr

Dora et Franz, Sauver le jour
Texte et mise en scène Caroline Arrouas

Avec Caroline Arrouas, Jonas Marmy
Dramaturgie Adèle Chaniolleau
Scénographie et costumes Clémence Delille, assistée de Elise Villatte
Création sonore Samuel Favart Mischka
Création lumière Germain Fourvel
Assistanat à la mise en scène Elsa Revcolevschi
Régie générale Swen Ferbach
Régie plateau Jeanne Dubos
Régie lumière Simon Anquetil
Régie son Maxime Daumas
Habilleuse Blandine Hermant
Accessoiriste Pauline Krier

Production délégué le petit bureau
Coproduction Théâtre national de Strasbourg, Théâtre Dijon Bourgogne – Centre Dramatique National
Avec le soutien des Lilas en scène et de la Fondation pour la mémoire de la Shoah

Durée : 1h25

Théâtre national de Strasbourg
du 30 mars au 11 avril 2026

Théâtre Dijon-Bourgogne, CDN, dans le cadre du festival Théâtre en mai
du 22 au 24 mai

1 avril 2026/par Nadja Pobel
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