La Compagnie du Dagor met en scène quatre personnages tchékhoviens pris dans des boucles temporelles. Percutante et maline, la pièce est une réflexion sur le théâtre et l’existence.
Sur le papier, le projet a le mérite d’être original. En effet, les artistes de la compagnie limougeaude du Dagor se sont mis en tête de mêler le concept de boucle temporelle, propre aux récits de science-fiction ou aux comédies fantastiques (type Un jour sans fin, Retour vers le futur, Edge of Tomorrow…), avec l’esprit des pièces de Tchekhov. D’un côté, le vertige efficace du « high concept », comme l’appellent et le pratiquent les scénaristes américains ; de l’autre, les tonalités et les situations affectionnées par le dramaturge russe – la tendresse, le regret, la pudeur / l’attente, l’ennui, la solitude. Contre toute attente, c’est un mariage heureux, qui provoque d’intéressants moments de théâtre, invitant à une réflexion sur la mise en scène, provoquant des rires, suscitant des inquiétudes, saisissant au passage quelque chose de l’existence. Même si, ce mariage, assez fou en vérité, est voué à ne pas durer – c’est souvent la limite des formes « high concept ».
Sur scène, il y a un canapé et quatre personnages : Sacha, Elena, Michel et Alexeï. Ensemble, ils animent une dizaine de micro-saynètes, qui n’excèdent pas trois ou quatre minutes. Ce sont des amis qui badinent, philosophent avec une pointe d’amertume (et un shot de vodka à la main), rient avec une touche de mélancolie, écoutent l’une d’elles joliment chanter I Loves you Porgy de Gershwin. Ils sont toujours sur le départ, mais ce départ tarde à advenir, comme dans La Cerisaie ou Oncle Vania. Ensuite, ces saynètes sont rejouées, dans l’ordre, une fois, deux fois, cinq fois… à l’identique. Jusqu’à ce que ça dérape, un peu, beaucoup, à la folie, mais toujours de façon contenue, très brève, comme si l’inexorable cours de l’existence finissait toujours par retrouver son lit. Comme si ces quatre personnages n’avaient en vérité aucune chance d’échapper à leur destin.
Ainsi, le spectacle incite à l’observation théâtrale : la répétition (et même le plaisir de la répétition), le jeu des différences, l’impressionnante rigueur des comédiennes et des acteurs, les choix de mise en scène – que provoque un changement de placement sur le reste de la troupe, une posture différente, une autre mimique ? Aussi, comme chez Tchekhov, et ailleurs, chez les auteurs de l’absurde, par exemple, nous voilà révélés que le libre arbitre n’est sûrement qu’une illusion. Un constat sûrement assez juste philosophiquement parlant, que le théâtre nous prouve avec une pertinence effroyable. En clair, c’est une pièce maline qui interroge. Malgré tout, comme mentionné en préambule, le concept surplombe l’ensemble. Résultat, sans dramaturgie – au sens classique du terme –, la compagnie a du mal à terminer sa pièce, qui s’essouffle un peu avant l’heure de spectacle. Aussi, c’est une certaine impression de froideur qui domine lorsque l’on sort de la salle. Telle est, peut-être, la limite de l’exercice, au demeurant très fécond. Une chose demeure certaine : la Compagnie du Dagor est à suivre, et cette pièce s’impose comme une valeur sûre dans le cru 2026 du Off avignonnais.
Igor Hansen-Løve – www.sceneweb.fr
A lonely place
Texte Compagnie du Dagor et Anton Tchekhov
Direction artistique et scénographie Compagnie du Dagor
Avec Marie Blondel, Julien Bonnet, Marianne Fontaine, Côme Thieulin
Lumières et régie générale Samuel Bourdeix
Costumes Sarah Leterrier
Création sonore Adrien LedouxProduction Cie du Dagor
Coproduction Gallia Théâtre-Scène conventionnée Art et création de Saintes, Scène nationale d’Aubusson – Théâtre Jean Lurçat
Accueils en résidence Théâtre de l’Union – CDN du Limousin, Scène nationale d’Aubusson – Théâtre Jean Lurçat, Expression 7 – LimogesLa Cie du Dagor est conventionnée DRAC Nouvelle-Aquitaine, associée au Gallia Théâtre-scène conventionnée d’intérêt national Art et Création de Saintes, et soutenue par la Région Nouvelle-Aquitaine au titre de son fonctionnement.
Durée : 1h05
Vu en avril 2026 au Théâtre de l’Union – CDN du Limousin, Limoges
Théâtre du Train Bleu, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 4 au 23 juillet 2026, à 20h25 (relâche les 10 et 17)



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