Dans le cadre de la deuxième édition des « Galas du TnS » qui se tient du 3 au 14 mars 2026, Hatice Özer poursuit, avec En attendant Oum Kalthoum, son passionnant tissage entre théâtre et musique et entre les deux cultures qui la constituent, orientale et occidentale. Autour de la figure de la célèbre diva égyptienne, avec un orchestre de musiciens professionnels et un chœur d’amateurs, elle crée une puissante cérémonie où l’amour et la poésie sont rois.
Bien que plat et long d’à peine un mètre, et encore d’un seul de ses côtés, il trône majestueusement sur la scène au début d’En attendant Oum Kalthoum. Posé sur un support qui de loin lui donne peu ou prou l’allure d’une table basse très ouvragée, complexe, superbe, seul sur un plateau dont la profondeur est réduite par un rideau, un qanûn place le spectacle sous le signe de la quête d’une origine, d’un fondement. Le nom arabe de cet instrument à cordes pincées signifie « canon ». Apparu sous sa forme moderne à la fin du XVIIIe siècle, mais descendant de prototypes bien plus anciens utilisés dans la musique byzantine, il est un héritage du passé encore bien vivant. La musicienne Khadija El Afrit ne tardera pas à venir donner la preuve de cette force persistante du qanûn avec une démonstration musicale assortie de quelques explications nécessaires au néophyte auquel elle associe très clairement son public. En l’occurrence celui du Théâtre national de Strasbourg, où le spectacle a été créé dans le cadre de la deuxième édition des « Galas du TnS », festival conçu par sa directrice, Caroline Guiela Nguyen, comme un espace fondé sur la théorie des communs, et dont l’objectif est de repenser la relation entre théâtre et habitants, d’enrichir l’un par la présence des autres. Mais, avant l’instant pédagogique de Khadija El Afrit, la créatrice du spectacle Hatice Özer a fait son apparition dans une tenue des grands soirs, avec des lunettes noires caractéristiques de la diva dont son titre nous annonce sinon la présence, du moins le spectre. Et encore le spectre inexact, nous dit l’artiste, la traduction de la chanson qu’elle a choisi d’explorer étant un exercice impossible. Donc, pour elle et pour nous, passionnant. Si la tradition dont le qanûn est le symbole est en jeu ici, il ne faut pas s’attendre à en trouver des formes pures. Bien au contraire.
Le plus compliqué à traduire dans الف ليله وليله « Alif Leila wa Leil » (Mille et une nuits) qu’Hatice Özer s’apprête à décortiquer dans sa pièce est, selon elle, tout ce qui a trait à l’amour – c’est-à-dire la chanson d’Oum Kalthoum dans son ensemble. Car ici, comme dans l’essentiel de son vaste répertoire, la « Dame », comme a choisi de l’appeler Hatice Özer – les surnoms grandiloquents de la chanteuse ne manquent pas, tels que « la voix de l’Égypte », « l’Astre de l’Orient » ou encore « la Quatrième pyramide » –, prête sa voix à ce sentiment pour lequel l’arabe a bien des mots alors que le français n’en a qu’un seul. En incitant le public à mettre dans l’insuffisant, dans le pauvre mot « amour » ce qu’il souhaite, l’artiste fait non seulement preuve de l’humour subtil et tout en retenue déjà présent dans ses deux premiers spectacles – Le Chant du père (2022) et Koudour (2024) –, mais épouse aussi le geste de la « Dame » dont la grande renommée dans l’ensemble du monde arabe tient notamment à la relation très forte et singulière qu’elle entretenait avec son public. De celui-ci, de ses réactions, dépendait la durée d’une chanson et d’un concert ainsi que la nature des variations dont la chanteuse très liée au destin de l’Égypte d’alors colorait ses morceaux que ses musiciens avaient pour obligation d’interpréter sans partition. Pas question toutefois pour Hatice Özer de prétendre reproduire le concert lors duquel, après toute une année de répétitions avec son orchestre, la diva chantait pour la première fois الف ليله وليله « Alif Leila wa Leil » (Mille et une nuits) : à l’Olympia, à Paris, les 13 et 15 novembre 1967. En prenant pour objet d’analyse et de jeu cet unique concert donné par la chanteuse égyptienne d’hier, la jeune artiste de théâtre d’aujourd’hui prend une fois de plus pied dans l’entre-deux cultures qui la constitue et dont elle fait depuis ses débuts en tant qu’autrice et metteuse en scène son terrain de création de formes qui se jouent de bien des frontières.
Comme d’autres artistes de sa génération descendants de l’immigration – on pense ces jours-ci, par exemple, à Louisa Yousfi qui, après Rester barbare, vient de publier son deuxième livre, La grande méthode (La Fabrique), où elle continue de développer une pensée et une esthétique du « bricolage identitaire » qu’elle considère comme une richesse propre aux siens –, Hatice Özer fait de son identité composite un terrain d’expérience artistique, selon nous très régénérant pour le tissu théâtral français où elle s’inscrit. Comme le dit son entrée en matière, comme le confirme sa façon d’entrer dans les Mille et une nuits d’Oum Kalthoum, qui n’ont rien à voir avec le célèbre recueil de contes éponyme, la teneur de ce spectacle composite est très personnelle. Car, si elle s’éloigne ici quelque peu de la veine autofictive avec laquelle elle s’est affirmée en tant qu’autrice de spectacles, c’est en tant qu’elle-même, comme fille de deux Turcs arrivés en France en 1986 – son père, le poète, chanteur et joueur de saz Yavuz Özer, partageait la scène avec elle dans Le Chant du père – qu’Hatice Özer s’engouffre dans les quatre couplets et les refrains interprétés par la « Dame » à une époque qu’elle n’a pas connue. Loin d’aller seule à l’aventure dans les méandres passionnés des phrases écrites pour la diva par le poète Gamil Aziz et de la musique de Baligh Hamdi, compositeur majeur de l’époque qui s’illustre par son art de mêler à des structures héritées de la tradition des touches de modernité, c’est en groupe que se lance Hatice Özer dans En attendant Oum Kalthoum. Ce collectif qu’elle a réuni, cet orchestre dont nous avons déjà évoqué un membre en la personne de Khadija El Afrit est certes plus modeste que celui de la diva dont elle interroge et honore la figure, mais est d’une excellence aussi remarquable dans les passages d’interprétation « sérieux » que dans ceux où le morceau est très librement, et souvent très drôlement, disséqué.
Composé d’artistes issus de divers pays du monde arabe – le premier violon Ayman Hlal et le violoniste alto Karam Al Zouhir viennent de Syrie, la joueuse de qanûn Khadija El Afrit de Tunisie et habitante de Strasbourg, le violoncelliste Anil Eraslan est turc – et de France – Anissa Nehari aux percussions, Antonin Tri-Hoang au saxophone ainsi qu’à la composition et à la direction musicale, et Juliette Weiss à la contrebasse –, le petit ensemble fait beaucoup plus que reprendre la partition de الف ليله وليله « Alif Leila wa Leil » (Mille et une nuits). À partir de cette base qui mêlait déjà tradition et modernité, il insère des rencontres inédites entre l’ancien et le neuf avec sa diva à lui, qui de l’originale n’a pris que certains traits – les lunettes, par exemple, mais ni le chignon ni le mouchoir, et elle joue du davul, ou tambour anatolien, comme dans Koudour, alors que la « Dame » utilisait sa voix pour tout instrument – tenant davantage lieu de citations que d’imitation des formes tout à fait absentes des concerts d’Oum Kalthoum. Tantôt théâtrales, comme lorsqu’Hatice Özer joue l’amoureuse éplorée ou quand elle incarne une musicienne perdue dans l’orchestre de la « Dame », tantôt uniquement physiques et sonores, ces sortes d’incrustes dans le récit chanté de la passion suscitent chez le spectateur une écoute très fine et singulière à laquelle tout concourt, notamment la scénographie très simple et efficace de Claire Schirck, où une scène de concert révèle à mi-parcours ses coulisses.
L’écoute, qu’Oum Kalthoum savait créer comme nul autre artiste chez son auditoire, est le sujet premier d’Hatice Özer, qui ne cherche en rien à documenter la vie de la diva. Pour se concentrer sur la relation qu’entretenait la star avec son public de tous pays et statuts sociaux, Hatice Özer a profité du Centre des Récits mis en place par Caroline Guiela Nguyen. À sa demande, Fanny Mentré et Béatrice Dedieu, responsables de cette structure d’accompagnement des artistes dans leur création – notamment grâce au recueil de paroles d’habitants –, ont rencontré à Strasbourg des amoureux d’Oum Kalthoum et les ont interrogés sur leur lien aux chansons de leur idole. Dans les paroles d’Hatice Özer se croisent ainsi des gens d’un peu partout avec chacun leurs petits rituels intimes avec la musique de l’Égyptienne. Cette foule invisible trouve dans le spectacle un équivalent réel qui est au centre d’En attendant Oum Kalthoum en ce qu’il participe beaucoup à l’écoute qu’on lui porte depuis la salle. Soit un chœur d’habitants formé plusieurs mois durant par le chef de chœur strasbourgeois Kinan Al Zouhir, qui, mêlé au public, se contente d’abord d’applaudir un peu plus fort que le reste des spectateurs pour ensuite mêler régulièrement à l’unisson sa voix à celle des musiciens. Ce chœur citoyen, uni à la scène par la poésie et l’amour qu’exalte celle-ci, prolonge très naturellement l’invitation faite à des musiciens locaux par Hatice Özer à chaque date de tournée de Koudour. Avec En attendant Oum Kalthoum, le bel et généreux élan de cette artiste gagne ainsi tant d’ampleur poétique qu’elle devient politique. En invitant des représentants de la cité à réactiver collectivement la puissance rassembleuse d’Oum Kalthoum, Hatice Özer et ses complices de tous horizons forment à partir d’une légende du passé un mythe bien présent, qui ne repose plus sur des exploits, mais sur la capacité à tendre l’oreille et la main à l’Autre.
Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr
En attendant Oum Kalthoum
Texte et mise en scène Hatice Özer
Composition et direction musicale Antonin-Tri Hoang
Avec Karam Al Zouhir, Khadija El Afrit, Anil Eraslan, Ayman Hlal, Hatice Özer, Anissa Nehari, Antonin Tri-Hoang, Juliette Weiss, et un choeur d’habitant·es : Inas Al Hassoun, Abdulhadi Al Rakeb, Rawad Al Halabi, Rafif Alali Alwash, Zakariya Aleid, Laura Aljurf, Heema Aljurf, Mouaiad Alras, Maher Alsaied, Kinan Al Zouhir, Mohamad Aziza, Assia Benzaid, Fatima Boumlik, Khouloud Bourogaa, Selma Bousseta-Idrissi, Naima Bouzid, Mira El Assi, Abir El Fawal, Farah Fayad, Simon Ghanem, Jean Haas, Hassena Hassibout, Iman Izouli, Bibars Izouli, Laith Kiwan, Zineb Maknassi, Solav Manmi, Saam Massoud, Nour Mhana, Stéphanie Monnier, Malika Najib, Roger Nasset, Dalila Rahal-Besseghir, Laure Razon, Luna Salameh, Ali Shindi, Najate Zouggari
Chef de chœur Kinan Al Zouhir
Collaboration à la mise en scène, dramaturgie Léo Bahon
Lumière César Godefroy
Vidéo Ludovic Rivalan
Scénographie Claire Schirck
Costumes Pauline Kieffer
Regard artistique Paola Secret
Assistanat à la mise en scène Thomas Lelo
Stagiaire mise en scène Claire Belony
Réalisation des décors et des costumes Ateliers du TnS
Régie générale Julie Roëls
Régie plateau Daniel Masson
Régie lumière Alexandre Rätz
Régie son Imhotep Kenawi
Régie vidéo Ludovic Rivalan
Habilleuse Jeanne Birckel
Régie des titres — surtitrage des spectacles dans ta langue Jean -Christophe Bardeaux, Claire-Gabrielle RobertProduction Théâtre national de Strasbourg
Coproduction tnba – Théâtre National Bordeaux Aquitaine, Compagnie La neige la nuit
Avec la participation du Jeune théâtre national
Avec l’accompagnement du Centre des Récits
Avec le soutien de la Fondation Crédit Mutuel Alliance Fédérale pour les représentations surtitrées dans ta langueDurée : 1h30
Vu en mars 2026 au Théâtre national de Strasbourg, dans le cadre des Galas du TnS
tnba, Théâtre National de Bordeaux Aquitaine
du 1er au 3 avril



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