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Le procès long et bavard d’« Un ennemi du peuple » en voie de réhabilitation

Festival d'Avignon, Les critiques, Moyen, Paris, Théâtre
Christiane Jatahy et Wagner Moura créent Un procès - après l'ennemi du peuple
Christiane Jatahy et Wagner Moura créent Un procès - après l'ennemi du peuple

Photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Au Festival d’Avignon, Christiane Jatahy fait du plateau de théâtre le simulacre d’une cour de justice dans laquelle le protagoniste de la pièce d’Ibsen, incarné par le charismatique acteur Wagner Moura, se place sur le banc des accusés. Intéressant, le dispositif est trop stagnant pour convaincre pleinement.

Créée en 1883, la pièce Un ennemi du peuple d’Ibsen a marqué l’histoire d’Avignon, notamment lors d’une séquence gravée dans les mémoires des festivaliers, celle d’un abrasif happening politique orchestré par le metteur en scène allemand Thomas Ostermeier, qui profitait de la réunion publique organisée par le docteur Stockmann dans la pièce initiale pour échauffer les esprits et déclencher dans la salle un débat aussi spontané qu’animé. Au parterre, les spectateurs empoignaient les micros pour donner leur avis et défendre leurs idées. La scène tournait en défaveur du malheureux héros mettant en cause l’état de salubrité de la station thermale administrée par son frère, maire de la ville, en prévenant de la pollution nocive des eaux contaminées. Alors qu’advenait un pugilat inopiné, son interprète, Stefan Stern, finissait aspergé et défiguré par de puissants jets de peinture catapultés. C’est la suite de cet épisode que tend à proposer Christiane Jatahy dans un spectacle où le docteur Stockmann choisit, comme dernière planche de salut, de participer à un procès afin de statuer de manière impartiale sur sa qualité, ou non, d’« ennemi du peuple » déclarée par la violente vindicte populaire. Là encore, le public est amené à participer, puisque certains spectateurs se voient confier le rôle déterminant de juré. Onze personnes issues de l’audience sont tirées au sort, puis amenées à rejoindre la scène pour suivre le déroulé du procès, avant de se retirer pour délibérer et voter à bulletin secret. À l’issue de la première avignonnaise, c’est sans surprise que le héros a été innocenté à une large majorité : huit voix contre trois.

Christiane Jatahy, qui s’est souvent emparé de grands textes de la littérature dramatique, tels que Macbeth de Shakespeare dans A Floresta que anda ou Les Trois sœurs de Tchekhov avec l’inoubliable What If They Went to Moscow ?, a pour habitude d’extraire la pièce qu’elle adapte de son contexte initial, en l’occurrence norvégien, pour la transposer dans un Brésil contemporain, ici plus précisément dans la vallée de Rio Vermelho, et en actualiser ses enjeux. Avec les outils qui sont les siens, elle continue d’adopter un geste qui fait dialoguer de manière éminemment sensible la forme théâtrale et les images cinématographiques. Elle met en place un dispositif dans lequel elle fait montre d’une indéniable capacité à porter à la scène de concernants sujets de société, à faire entendre et mettre en débat des voix contradictoires, mais elle rencontre aussi l’écueil d’une forme assez pauvre et invariante, qui pâtit, de surcroit, d’imperfections techniques ou de laborieux changements de langues, puisque les comédiens jonglent du portugais à l’anglais pour délivrer leurs plaidoyers et répondre aux questions des jurés.

Chaque partie prenante se trouve assise derrière des tables se faisant face. Représentés, d’un côté, par le frère, Peter (Danilo Grangheia), et, de l’autre, par Thomas lui-même (Wagner Moura) et sa fille Petra (Julia Bernat), les deux camps ennemis se livrent à un long jeu de ping-pong verbal entre l’accusation et la défense. La première justifie l’idée selon laquelle l’attractivité touristique et la prospérité économique nouvellement acquises par la ville ont été fragilisées par les propos disqualifiants de Stockmann. En face, ce dernier argue le fait que la course au profit ne doit pas sacrifier des vies humaines. Les menaces sanitaires sont manifestement prouvées par l’intervention en visioconférence d’une spécialiste des contaminations des eaux. Expertise contre expertise, logorrhées contre logorrhées, témoignages sonores ou vidéos servant de preuves plus ou moins instrumentalisées, le travail proposé par Christiane Jatahy se nourrit d’une copieuse matière, mais la parole s’exténue à force de ressasser. Certains passages sont d’une émotion vibrante. L’audition de l’un des jeunes fils manipulé par son grand-père ou la vidéo filmée à l’insu du héros qui surprend une violente dispute avec sa femme ont tendance à déplacer la dimension politique du propos – le tableau peu glorieux d’un modèle capitaliste ravageur et outrancier qui méprise la santé de la population – vers la sphère intime du personnage. Au cours de scènes pré-filmées, se dessine la vie personnelle de son héros en proie aux déchirures familiales et au lynchage. Cet axe crée une empathie vite acquise pour l’accusé, et écarte même le doute lié à son possible acquittement.

Le personnage jouit également du parfait magnétisme et de la force de conviction éclatante de son interprète, Wagner Moura, connu notamment pour avoir joué Pablo Escobar dans la série Narcos, puis dans L’Agent secret de Kleber Mendonça pour lequel il a été couronné d’un Golden Globe, et dont le parcours singulier comme le choix des rôles qu’il défend à l’écran attestent sans mal de son engagement politique à gauche et du profond humanisme qui l’anime. En scène, il épouse avec justesse et véhémence la nervosité comme la mélancolie hypertrophiées du personnage. Les acteurs qui l’entourent sont au diapason. Outre celui de redonner toute sa dignité au personnage ibsenien, l’enjeu principal du procès est aussi de pointer le véritable danger qui menace la société, celle du crédit apporté au discours de la majorité quand les populismes pullulent, celle de la valeur accordée au mensonge plutôt qu’à l’authenticité des faits. Lieu du faux par définition, le théâtre devenu tribunal alerte sur la propension actuelle à sacrifier la vérité.

Christophe Candoni – www.sceneweb.fr

Un procès – après l’ennemi du peuple
Un projet de Christiane Jatahy et Wagner Moura
Conception et mise en scène Christiane Jatahy
Texte Christiane Jatahy, Wagner Moura, Lucas Paraizo
Avec Julia Bernat, Danilo Grangheia, Wagner Moura, et, dans le film, Jonas Bloch, Marjorie Estiano, Salvador Moura
Participation en ligne Tatiana Henrique

Enfants dans le film Antônio Falcão, José Moura, Henry Soares Paes Leme
Acteurs invités lors de différentes représentations Viviane Pavillon, Matthieu Sampeur
Scénographie, éclairage et collaboration artistique Thomas Walgrave
Vidéo Julio Parente
Costumes Marina Franco
Direction de la photographie et caméra Paulo Camacho
Conception sonore et mixage Pedro Vituri

Production Axis Productions
Coproduction Festival international d’Édimbourg (Écosse), Festival d’Avignon (France), Holland Festival (Amsterdam, Pays-Bas), Centro Cultural de Belém (Lisbonne, Portugal), DeSingel (Anvers, Belgique)
Avec le soutien du Centre pour l’art de la performance de l’UCLA (Los Angeles-USA) et de l’Instituto Guimarães Rosa – IGR – Ministerio das relações Exteriores (Brasilia-Brésil) et pour le 80e Festival d’Avignon : Camões – Centre culturel portugais à Paris

La Cie Vertice – Axis Productions est soutenue par la Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France et le Ministère de la Culture France

Durée : 2h15

Festival d’Avignon, Gymnase du lycée Aubanel
du 11 au 22 juillet 2026, à 18h (relâche les 13 et 18)

Epidaurus Athens Festival (Grèce)
les 26 et 27 juillet

Grec Festival, Barcelone (Espagne)
les 30 et 31 juillet

Edinburgh International Festival (Écosse)
du 7 au 10 août

Centquatre-Paris
durant la saison 2026/2027

12 juillet 2026/par Christophe Candoni
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