Avec Ultrasensibles, Fanny de Chaillé compose une série de saynètes autour des souvenirs de famille. Portée par deux musicien·nes et huit comédien·nes virtuoses, la pièce est un pur plaisir de mise en scène.
On ne vide pas une cave tous les quatre matins. On ne déménage pas sur un coup de tête. Heureusement, d’ailleurs. L’expérience est épuisante. Pas tant à cause des caisses qu’il faut porter, des marches qu’il faut monter, puis redescendre, mais parce qu’il se joue là quelque chose de cathartique, une archéologie personnelle mettant en scène des morceaux de vie, parfois même des vies entières. De cette expérience, Fanny de Chaillé a fait le point de départ de sa dernière pièce, Ultrasensibles. Une pièce qu’elle inscrit dans la continuité du Chœur (2020), d’Une autre histoire du théâtre (2022) et d’Avignon, une école (2024). À raison, puisqu’il s’agit de la même démarche : partir de l’anecdote, de l’intime, du cas concret, pour tendre vers quelque chose d’universel, pour tenter d’écrire quelque chose de l’ordre « d’une histoire des sensibilités ». Vaste projet, humble projet – tout à la fois.
Ainsi, le spectacle commence avec un problème d’ordre familial, exposé par huit comédien·nes aligné·es en rang d’oignons sur un plateau nu. Le fils a vidé la cave, sans crier gare. Tollé général, bronca dans le rang (d’oignon) ! L’une des filles s’insurge ; l’autre le défend ; le gendre s’en mêle. Pourquoi n’avoir prévenu personne ? Mais parce qu’il fallait bien le faire ! Chacun·e y trouvera là des échos à sa propre histoire. Mais le débat (houleux) fait place à une activité plus sympathique : la famille se replonge dans ses archives. Et c’est ici que le plaisir du théâtre entre en jeu. Les huit acteur·rices enchaînent les saynètes, tambour battant, recomposant les photos et les vidéos, re-racontant les souvenirs… Et quel régal ! Parce que la virtuosité des comédien·nes est remarquable — une question de précision, d’alchimie, de lâcher prise ; car la musique, interprétée au plateau par Gilles Coronado à la guitare et Sarah Murcia à la contrebasse et aux claviers, est aussi élégante que bien exécutée ; parce que la mise en scène de Fanny de Chaillé fourmille d’idées qui engagent les corps, et font advenir des milliers de références sans jamais s’y attarder.
C’est la pièce de théâtre un peu gênante de la petite sœur, à cinq ans, que l’on exhume ; c’est la première sortie en boîte de nuit, où l’on ne sait plus où donner de la tête, entre les histoires de cœur, l’alcool, la musique ; ce sont les zones d’ombre dans la vie des parents sur lesquelles on ne parvient pas à faire toute la lumière. On rit beaucoup. On s’émeut, parfois. Même si, vers la fin du spectacle, au terme de cette heure trente endiablée, l’effet « empilement de saynètes » se fait un peu sentir. Peut-être aurait-il été préférable que ces instants croqués constituent un ensemble dramaturgique sur lequel auraient pu émerger des personnages ? Sans doute aurions-nous été davantage touchés si Fanny de Chaillé avait travaillé les liens et les correspondances au sein de cette famille. On retiendra néanmoins ce plaisir du jeu, ce plaisir que seul le théâtre procure avec une telle immédiateté. C’est déjà beaucoup. C’est presque tout.
Igor Hansen-Løve – www.sceneweb.fr
Ultrasensibles
Conception et mise en scène Fanny de Chaillé
Avec Margot Alexandre, Maudie Cosset-Chéneau, Luna Desmeules, Pierre Ripoll, Malo Martin, Tom Verschueren, Margot Viala, Valentine Vittoz
Musiciens Sarah Murcia (contrebasse, clavier), Gilles Coronado (guitare)
Assistant Christophe Ives
Composition musicale Sarah Murcia
Lumière Willy Cessa
Son Manuel Coursin
Costumes Marie La Rocca, assistée de Françoise Léger Pirus
Régie générale Emmanuel Bassibé
Régie son François-Xavier VilaverdeProduction déléguée tnba – Théâtre national Bordeaux Aquitaine
Coproduction Théâtre de Nîmes, Scène conventionnée d’intérêt national – art et création – danse contemporaine ; Nouveau Théâtre de Besançon, Centre dramatique national ; Le Lieu Unique – Scène nationale de Nantes ; Bonlieu Scène nationale Annecy ; MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis
Avec le soutien du Prix Tremplin Lee-naards / La Manufacture, SuisseDurée : 1h30
Vu en mai 2026 au tnba — Théâtre national de Bordeaux Aquitaine
Espaces Pluriels, Pau
le 7 octobreScène nationale du Sud Aquitain, Bayonne
le 9 octobreTAP, Scène nationale de Grand Poitiers
le 19 novembreMC93 Bobigny, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
du 2 au 5 décembreLe lieu unique, Scène nationale de Nantes
du 8 au 10 décembreNouveau Théâtre de Besançon — CDN
du 12 au 15 janvier 2027Théâtre de Nîmes
le 27 janvierLe Quai, CDN Angers
les 17 et 18 févrierBonlieu, Scène nationale d’Annecy
les 6 et 7 mars




Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !