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Le « Penthésilée » en rouge et noir de Michael Thalheimer

A voir, Les critiques, Paris, Théâtre
Michael Thalheimer monte Penthésilée d'après Heinrich von Kleist
Michael Thalheimer monte Penthésilée d'après Heinrich von Kleist

Photo Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

C’est une triangulation tragique qui resserre le drame de Kleist à sa quintessence. Centrée sur Penthésilée et Achille, escortés par une figure de chœur, la mise en scène au scalpel de Michael Thalheimer cible l’affrontement déchirant entre la reine des Amazones et le demi-dieu grec, respectivement sublimés par Suliane Brahim et Sébastien Pouderoux dans un duo épidermique et transi.

Mur opaque et noir ; porte étroite hermétiquement fermée qui se fond dans sa surface. D’emblée, avant même que le spectacle ne commence, la scénographie plante, lapidaire, un horizon bouché qui ne présage rien de bon. Derrière, la tragédie est achevée lorsque se lève ce rideau de tôle aux airs de couperet. Il est loin le drapé de velours rouge du théâtre bourgeois. Ici, le rouge est la couleur du sang. Couleur de la guerre, couleur des pulsions et du meurtre, couleur de l’amour et de la mort mêlés. C’est un tableau puissant qui nous apparaît en premier, une Piéta cathartique et sanglante qui annonce le dénouement. Suliane Brahim, buste et regard droit, bouche ouverte et muette, comme hébétée de ce qu’elle vient de commettre, tient dans ses bras Sébastien Pouderoux, nu et ensanglanté, sans vie. Elle est Penthésilée, la reine des Amazones ; il est Achille, demi-dieu grec, héros de la guerre de Troie, souvent appelé Péléide. Entre les deux, c’est le coup de foudre et le coup du sort. La fatalité qui frappe sans crier gare, le destin qui court à leur perte. L’un par l’autre enchaînés.

Michael Thalheimer adapte le Penthésilée de Kleist, figure du romantisme allemand, qui s’inspire lui-même du mythe antique. En choisissant de resserrer l’intrigue autour du couple maudit, il donne à entendre la pièce comme un poème élégiaque, écartelé entre son sujet classique, ses personnalités légendaires précédées de leur aura séculaire, et le style de l’auteur, précis et précieux, fort en émotions immenses, habile aux descriptions vivantes. À la marge, proche et lointaine à la fois, Clotilde de Bayser campe à elle seule l’incarnation du chœur, la synthèse de plusieurs personnages de la pièce. Visage fardé de blanc, comme un masque qui la déréalise et fait contrepoint aux deux amants impossibles, elle est la voix extérieure qui tente vainement de rappeler Penthésilée à la raison, le troisième œil de ce binôme infernal englué dans leur rencontre épiphanique. Reléguée de part et d’autre du promontoire pentu qui fait office de décor, comme une pierre tombale gigantesque au gris mortuaire, elle est condamnée à parler dans le vide, à rester en bordure de l’épicentre dramatique. La comédienne lui donne néanmoins une verticalité solide, une colère à peine contenue et un ancrage tel qu’elle parvient à faire exister ce rôle secondaire qui intervient par intermittence.

Au centre de l’arène, Suliane Brahim est une Penthésilée belliqueuse et tête brûlée, qui préfère tuer celui qu’elle aime plutôt que se soumettre. Prête à aucun compromis. Intransigeante et fière dans le bras de fer qui s’opère avec son partenaire, la comédienne prend au pied de la lettre le terme de furie dont l’affuble Achille à plusieurs reprises. Elle semble littéralement irréductible, tout son corps et son visage tranchants comme des lames. On ne sait où elle va puiser une telle transe tellurique, mais c’est peu dire que son engagement est total. Face à elle, tantôt à distance, tantôt dans un contact physique bouleversant, Sébastien Pouderoux lui tient tête avec superbe, stature qui en impose d’elle-même. Il vacille à sa vue, se ressaisit, déboussolé par celle qui l’a conquis d’un regard, mais habité par ce sentiment nouveau qui l’anime. Dans leurs bouches bravaches, le texte de Kleist, sublime, est rendu à sa musicalité discrète, à sa narration peuplée de visions, au rythme interne qui le fait s’expulser de leurs ventres, tantôt boue, tantôt or, tantôt haine, tantôt amour éperdu.

Car le drame nait du dilemme qui réunit l’homme et la femme en les éloignant inexorablement. Chacun est pris dans les filets du statut royal qu’il incarne, à la fois souverain et soumis aux lois de son peuple ; chacun, pour gagner le droit d’aimer l’autre, doit le vaincre, en faire son prisonnier ou sa prisonnière afin de l’asseoir sur le trône à ses côtés. Situation insoluble, donc tragique, car vouée à l’échec. La fin nous a été livrée en pâture dans l’image initiale, le public n’est pas pris de court, il connait le bain de sang où il s’achemine. Et la douleur du vainqueur qui, quel qu’il soit, s’ampute le cœur, pour sauver l’honneur. Inutile de préciser qu’assister à cette lutte à mort à coups de tirades narratives bouillonnantes, récits de bataille et monologues enragés, qui prennent le pas sur les dialogues écorchés vifs, réclame une attention exigeante de tous les instants, mais le jeu en vaut la chandelle. Penthésilée et Achille s’expriment le plus souvent à la troisième personne dans une alternance surprenante avec le « je » qui les identifie, et cette singularité fait le sel d’une direction d’acteur·rices qui dépasse la question du rôle et embrasse la vocation poétique du geste de mise en scène.

Marie Plantin – www.sceneweb.fr

Penthésilée
d’après Heinrich von Kleist
Mise en scène Michael Thalheimer
Traduction Julien Gracq
Adaptation Sibylle Baschung, Michael Thalheimer
Avec Clotilde de Bayser, Suliane Brahim, Sébastien Pouderoux
Scénographie Henrik Ahr
Costumes Michaela Barth
Lumières Stefan Bolliger
Conception sonore Bert Wrede
Collaboration à la traduction et assistanat à la mise en scène Ruth Orthmann
Assistanat aux costumes Aurélia Bonaque Ferrat
Réalisation du décor Atelier du Mixt, terrain d’arts en Loire-Atlantique

La traduction de Penthésilée de Heinrich von Kleist par Julien Gracq est publiée aux Éditions Corti. L’adaptation originale en langue allemande est représentée par Felix Bloch Erben GmbH & Co. KG, Berlin, Allemagne.

Durée : 1h35

Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier, Paris
du 27 mai au 12 juillet 2026

1 juin 2026/par Marie Plantin
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