La metteure en scène présente une nouvelle fable inspirée du Conte des contes de l’écrivain italien du XVIe siècle Giambattista Basile. Formidable d’inventivité physique et visuelle, cette fantaisie, qui couve au sens propre et figuré du tragique, se greffe gracieusement au monde très riche et cohérent de l’artiste sicilienne.
Grâce à Emma Dante, l’œuvre du Napolitain Giambattista Basile (1566-1632) connaît en France, où cette artiste sicilienne est très régulièrement programmée depuis une dizaine d’années, une diffusion qu’elle a peu connue jusque-là. « Barrage insurmontable de la langue ? Peur des ‘fragrances baroques’ trop envoûtantes de Croce [premier traducteur en italien de l’œuvre écrite en napolitain, NDLR]? Concurrence du travail de Perrault ? », s’interroge dans sa préface au Conte des contes (éditions Circé, 1995) sa traductrice, Françoise Decroisette. L’autrice et metteure en scène sicilienne, réputée sur la scène internationale, montre dès Pupo di zucchero – présenté pour la première fois en France au Festival d’Avignon en 2021 – l’infondé de ces questions qui peuvent en effet expliquer la réticence française face à cette œuvre du XVIe siècle. L’adaptation qu’en fait Emma Dante, la manière dont elle met son langage théâtral très physique et visuel au service de ces récits où le merveilleux est souvent ancré dans une réalité napolitaine passée y sont assurément pour quelque chose. Mais l’autrice et metteure en scène profite d’une liberté, d’une ouverture qui est l’une des grandes qualités de Giambattista Basile, dont la Naples fin de siècle, tourmentée et souffrant selon lui d’immobilisme culturel, n’est pas sans faire penser à notre époque.
Dans Re Chicchinella comme dans la pièce citée plus tôt, comme aussi dans La Scortecata avec laquelle elle poursuit son chemin dans le vaste Conte des contes, Emma Dante fait abstraction du récit-cadre qui ouvre les cinquante récits répartis en cinq journées composant l’œuvre. Pour nous faire entrer dans l’univers revisité par ses soins formidables de l’Italien, décrit très justement par Italo Calvino comme le « rêve d’un Shakespeare napolitain difforme, obsédé par tout ce qui est effroyable, n’ayant jamais son compte de sorcières et d’ogres, fasciné par les images alambiquées et grotesques, où la vulgarité se mêle au sublime », Emma Dante crée un seuil où le masque cohabite avec une esthétique beaucoup plus contemporaine. Dans une semi-pénombre, nécessaire à l’existence des nombreux effets magiques qui peuplent son théâtre, une dizaine de comédiens-danseurs à la tête de poule égrènent des chapelets. Ils semblent être plantés là depuis des lustres, tous entassés devant un amas de dentelles noires d’où ne tarde à sortir une tête que l’on a pu voir dans Pupo di zucchero : celle de Davide Mazzella. L’acteur, qui incarnait alors avec une grande puissance tragique un vieillard entouré de ses défunts, est à présent plusieurs souverains en un seul : « roi Charles III d’Anjou, roi de Sicile et de Naples, prince de Giuglina, comte d’Orléans et de Maràns, vicomte d’Avignon et de Forcalquier (…) », dont le pedigree à rallonge est douce musique à l’oreille du concerné.
Comme bien des rois du Conte des contes, mais aussi comme la plupart des pauvres gens qui peuplent ces Mille et une Nuits napolitaines, le protagoniste central de Re Chicchinella, dont l’identité est une création d’Emma Dante – il n’est que prince dans le premier récit de la cinquième journée de Giambattista Basile intitulé La papara, et son aventure ne fait l’objet que de quelques lignes –, est victime d’une infortune qui brouille les frontières entre l’humain et l’animal, de même qu’entre le réalisme et le fantastique. Depuis qu’en pleine chasse il utilisa pour se torcher, après s’être « déchargé la panse », une poule qu’il croyait morte, mais qui ne l’était pas, l’infortuné vit en effet avec l’animal niché dans son trou. On se croirait presque chez Copi, où souvent l’homme s’accouple avec des rats. La rencontre des règnes participe de la description d’un monde où rien ne tourne rond, si ce n’est les courtisans autour de leur souverain-poule. Pour Emma Dante, qui, de même que le récit-cadre du Conte des contes, laisse de côté le début du récit où il est question du parcours de la poule avant son arrivée dans le cul royal, l’accouplement insolite est l’occasion d’inventer une théâtralité singulière qui confine à la danse. Bien que pouvant être compris de manière autonome, ce langage relie la nouvelle création aux deux précédentes, tout comme chez Basile « la virtuosité des expressions précieuses ou grotesques, l’accumulation des métaphores qui alimentent la simplicité élémentaire de la trame » – toujours selon Italo Calvino – font traits d’union entre toutes ses parties.
La drôlerie du roi-poule qui se tord, qui tombe et se relève au gré de l’humeur de son intruse et parle une langue des plus fleuries pour décrire le tomber du jour – thème qui connaît moult variations chez Basile –, est le cœur d’un ballet de courtisans dont le désir de raffinement ne cache pas une grossièreté et une cruauté immenses. La teneur critique de la fable n’est guère dissimulée. Plus encore pour Emma Dante que pour Basile, il s’agit de tourner en dérision la sphère du pouvoir et de la religion, très présente dans les tentatives faites pour désolidariser l’homme de sa poule qui le dévore de l’intérieur. Entièrement imaginées par Emma Dante, la famille du souverain et sa cour sont faites de figures où le stéréotype est porté par ses douze interprètes avec un excès, une agitation et des tremblements qui font sans cesse trembler le masque en même temps qu’ils le renforcent. Le rituel du thé, qui a vite fait de se transformer en repas gargantuesque où l’on danse en avalant sa mortadelle et sa plâtrée de pâtes afin d’inciter le roi à rompre son jeûne, est un régal. Son but, comprend-on rapidement, n’est pas de sauver le roi de la faiblesse qui le guette : c’est de récolter les gros œufs d’or qu’il pond lorsqu’il manque et fait ainsi becter sa poule. L’extrême précision de chaque tableau d’Emma Dante est d’autant plus remarquable que jamais elle ne porte atteinte, au contraire, à la folie et à la décadence de la petite société qu’elle fait vivre à plein régime une petite heure durant. Mêlant les disciplines, les langues, les registres, tout comme Basile convoquait tous les genres littéraires de son époque, la Sicilienne fait une fois de plus preuve de son sens immense de la métaphore intensément vivante.
Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr
Re Chicchinella
Texte et mise en scène Emma Dante
Librement inspiré du Conte des contes de Giambattista Basile
Avec Angelica Bifano, Viola Carinci, Davide Celona, Roberto Galbo, Enrico Lodovisi, Yannick Lomboto, Carmine Maringola, Davide Mazzella, Simone Mazzella, Annamaria Palomba, Samuel Salamone, Stéphanie Taillandier et Marta Zollet
Éléments scéniques et costumes Emma Dante
Assistante costumière Sabrina Vicari
Technicien en tournée Marco D’Amelio
Traduction du texte en français Juliane Regler
Surtitres Franco Vena
Coordination et diffusion Aldo Miguel Grompone, RomeProduction Piccolo Teatro di Milano – Teatro d’Europa, Atto Unico, Compagnia Sud Costa Occidentale, Carnezzeria srl
Coproduction Teatro di Napoli – Teatro Nazionale ; Teatro Stabile del Veneto – Teatro Nazionale ; Carnezzeria ; Célestins Théâtre de Lyon ; Châteauvallon-Liberté, scène nationale ; Cité du Théâtre – Domaine d’O – Montpellier | Printemps des ComédiensDurée : 1h
Vu en avril 2024 à Châteauvallon-Liberté, Scène nationale de Toulon
La Colline, Paris
du 7 au 29 janvier 2025Teatro Kismet, Bari (Italie)
les 1er et 2 févrierReggio Emilia (Italie)
les 6 et 7 févrierTeatro Metastasio, Prato (Italie)
du 13 au 16 févrierTeatro Galli, Rimini (Italie)
le 18 févrierTeatro Carignano, Turin (Italie)
du 8 au 13 avril
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