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« Ivanov » qui rit, « Ivanov » qui pleure

A voir, Les critiques, Luxembourg, Montpellier, Rennes, Théâtre
Myriam Muller crée Ivanov d'après Tchekhov
Myriam Muller crée Ivanov d'après Tchekhov

Photo Boshua

Au Grand Théâtre de la Ville de Luxembourg, avant une tournée en France, la metteuse en scène Myriam Muller reprend son adaptation de la première version de la pièce de Tchekhov, dont elle combine les registres pour mieux en révéler la complexité.

Et soudain, Ivanov changea d’ambiance, et de registre. Partie drame englué dans son absence de perspectives, dont seul Borkine paraît en mesure de s’extraire, malgré son alcoolisme patenté, grâce à une ruse pathétique à force d’être proclamée, la pièce de Tchekhov, sous la houlette de Myriam Muller, fait volte-face au tout début de son deuxième acte, pour ne plus jamais (ou presque) se retourner. Histoire de lancer la réception donnée par les Lebedev à l’occasion de l’anniversaire de leur fille Sacha, la metteuse en scène luxembourgeoise fait retentir A far l’amore comincia tu de Raffaella Carrà – dont l’adaptation allemande de Tony Holiday, au titre autrement plus pudibond, Tanze Samba mit mir (Danse la samba avec moi), avait offert une séquence culte à Gouttes d’eau sur pierres brûlantes de François Ozon. Littéralement traduisible par « Tu te décides à faire l’amour », cette chanson propulse Lebedev, sa femme Zinaïda, l’employé des impôts Kossykh et la jeune Sacha dans une danse fiévreuse et endiablée, sur fond de rideau de fils et de lumière violette pétante, surmontée d’un « Lebedev’s » inscrit au néon qui donne à l’ensemble des allures de cabaret, où, sous la fiesta de façade, chacun jouerait un rôle. En un tournant scénique, musical et esthétique, Myriam Muller immerge brutalement Ivanov, qui ne va pas tarder à se joindre à la petite sauterie en compagnie de son oncle Chabelski, dans la vulgarité de ce monde bourgeois qu’il a longtemps regardé de loin, et peut-être de haut, avant de tenter, de force plus que de gré, de s’y conformer pour essayer de se sauver, ou, à tout le moins, de sortir de l’ornière psychologique, économique et sociale où il est tombé. Telle une planche (pourrie) de salut.

Dans cette première version « comique » d’Ivanov, qui, en 1887, avait fait scandale, ce qui poussa Tchekhov à en publier une seconde mouture « dramatique » deux ans plus tard, le dramaturge russe ne recule – son jeu âge d’alors aidant sans doute – devant aucune audace pour tailler, par la bande, la bourgeoisie en pièces, pour montrer que l’argent qu’elle révère et vénère, à la manière de la compulsive prêteuse Zinaïda, a tout terni, à commencer par la réputation des uns, et a tout gangréné, jusqu’aux relations intimes des autres. Car si, avant qu’il ne franchisse le seuil de leur porte, Ivanov se fait tailler un costard par les Lebedev, et notamment par Madame qui ne supporte pas qu’il ne paye pas ses intérêts rubis sur l’ongle, c’est bien, avant son mal de vivre, à cause de ces 9 000 roubles qu’il leur doit ; si sa femme, Anna Pétrovna, se fait elle aussi casser du sucre sur le dos alors qu’elle meurt de la tuberculose auprès d’un mari qui ne l’aime plus, c’est bien, au-delà de sa judéité, qui constitue un lourd handicap dans cette Russie révulsante d’antisémitisme, parce qu’elle n’a pas su éviter le courroux de ses parents, qui l’ont privée de dot en réaction à son mariage avec un non-juif ; et si Lebedev se plaint aujourd’hui d’être plus seul qui ne l’a jamais été, c’est bien en raison de ces prêts que sa femme, qui se comporte comme la pire des usurières, consent aux uns et aux autres, avec une avarice et une cupidité à ce point mordantes qu’elles en viennent à dévorer toute espèce de liens, y compris intra-familiaux – comme la pièce l’exposera dans son dernier acte. Agent individuellement corrupteur, l’argent est aussi responsable de cette perte de repères moraux et existentiels, qui touche toutes celles et tous ceux qui s’en approchent, à l’exception, donc, de Lvov, le médecin raide de droiture, et d’Anna Pétrovna, et de cette violence sourde qui matrice l’ensemble des relations, où la fraternité et l’amour se sont évaporés au profit d’une logique malsaine de domination ou de désir de domination – comme le prouve, par exemple, le pacte d’intérêts entre le vieux Chabelski et l’aspirante comtesse Babakina.

Ce paysage social bien peu reluisant, dans lequel Ivanov tente, à regret, de se fondre avant de s’y heurter violemment – comme si, en plus de sa dépression, il en était ontologiquement incapable, ce qui nourrit encore ce mal-être qu’il ne cerne pas clairement –, est mu par l’isolement intense de celles et ceux qui le composent. Incapables de faire véritablement corps et groupe agissant, ils en sont donc réduits à s’ennuyer, seuls avec du monde autour, ou plutôt, comme Myriam Muller le révèle et l’exploite finement, à tout faire pour tromper l’ennui qui les accable et les dévitalise. Dans une dynamique proche de la boulimie, qui fournit au spectacle l’essentiel de ses ressorts comiques, l’une (Sacha) devient un Saint-Bernard qui se met en tête de sauver celui qui ne veut peut-être, au fond, même pas l’être (Ivanov), tandis que les autres dansent, jouent aux cartes, envoient des feux d’artifice, se lancent dans une partie de colin-maillard, disent du mal de leurs contemporains, poussent la chansonnette ou se retournent le cerveau jusqu’à plus soif, et même au-delà. Dans cette recherche effréné du divertissement, au sens étymologique du terme, tous les moyens semblent bons à leurs yeux pour les détourner, même si le coeur n’y est pas réellement, de leur triste sort, pour nourrir l’illusion d’échapper quelques instants au malaise de leur piètre condition, à l’exception, une nouvelle fois, de Lvov, d’Anna Pétrovna et, dans une moindre mesure, d’Ivanov, qui, eux, regardent leur décrépitude, ou celle des autres, dans le fond des yeux, avec la douleur qu’un tel face-à-face peut provoquer.

Car, derrière ces amusements de façade et cette mécanique dramaturgique quasi vaudevillesque, tant les personnages ne cessent d’entrer, de sortir et de se surprendre les uns les autres, le fond de l’air est lourd et le tragique n’est jamais loin. Pis, il semble se repaître de cette façon collective qu’ont la plupart des individus en présence de regarder ailleurs alors que leurs maisons brûlent. Cette dynamique, Myriam Muller ne cesse de l’entretenir grâce à son adaptation nerveuse, qui accentue, en creux, la vulgarité et la violence – y compris antisémite – du monde dépeint par Tchekhov, mais aussi à la traduction toujours aussi subtile d’André Markowicz et de François Morvan. Même si sa direction d’actrices et d’acteurs pourrait se montrer encore plus précise pour permettre au tragique de gagner en ampleur et en profondeur, la façon qu’a la metteuse en scène, tout en ménageant quelques images scéniques fortes portées par son dispositif quadrifrontal, d’alterner les registres lui permet de flouter les contours de ces personnages, de ne pas faire toute la lumière sur leurs intentions, de leur ménager une part de mystère, et donc de complexité. Jusqu’à permettre à toutes et tous, à commencer par Ivanov et Sacha, de garder ce côté insaisissable qu’eux-mêmes, à leur grand dam, n’apprivoisent pas vraiment.

Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr

Ivanov
Texte Anton Tchekhov
Traduction André Markowicz, Françoise Morvan
Adaptation et mise en scène Myriam Muller
Avec Mathieu Besnard, Denis Jousselin, Nicole Max, Jorge De Moura, Sophie Mousel, Valéry Plancke, Manon Raffaelli, Raoul Schlechter, Pitt Simon, Anouk Wagener, Jules Werner
Scénographie Anouk Schiltz
Costumes Sophie Van den Keybus
Lumières Renaud Ceulemans
Musique live Jorge De Moura
Assistanat à la mise en scène Daliah Kentges et Louise d’Ostuni pour la tournée

Production Les Théâtres de la Ville de Luxembourg

Myriam Muller est artiste associée aux Théâtres de la Ville de Luxembourg.

Durée : 2h15

Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, Grand Théâtre
du 15 au 24 avril 2026

Théâtre National de Bretagne, Rennes
du 28 avril au 7 mai

Printemps des Comédiens, Montpellier
les 2 et 3 juin

21 avril 2026/par Vincent Bouquet
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