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« Lexikon », la langue si spéciale d’El Conde de Torrefiel

A voir, Les critiques, Paris, Théâtre
Lexikon d'El Conde de Torrefiel Photo Barbara Spalomino
Lexikon d'El Conde de Torrefiel Photo Barbara Spalomino

photo Barbara Spalomino

Dans le cadre du Festival d’Automne, El Conde de Torrefiel présente sa dernière création aux Ateliers Berthier à Paris. Lexikon déroule sept « contes », sept récits de légère anticipation qui s’ancrent dans notre monde et déploient un vocabulaire scénique passionnant.

Il y a toujours comme une sorte de refus du théâtre avec les espagnols d’El Conde de Torrefiel. Ainsi, dans Lexikon, ceux qui prennent la parole ne le font que dos au public, toujours tournés vers le fond de scène, n’offrant jamais leur visage aux spectateurs. Cette fois, le texte du spectacle n’est pas simplement projeté sur des panneaux, comme il l’était dans Un imagen interior ou dans La luz de un lago. Il est dit à voix haute par les narratrices et narrateurs de ces sept contes qui constituent Lexikon. Un spectacle qui rend hommage au Decameron et aux Mille et une nuits , dans le genre tant qu’on se raconte des histoires, il y a encore de la vie. Celles que présente El Conde de Torrefiel traversent encore des lieux d’art, souvent prestigieux – festival de Cannes, Documenta – et investissent des techniques scéniques diverses – marionnettes, vidéo, performance… Car si le duo espagnol résiste au théâtre, c’est bien parce qu’il adore la scène, et cherche ouvertement à en renouveler le langage.

Le langage, c’est d’ailleurs le thème au centre de cette création. Initialement dénoncé comme instrument de pouvoir (« les mots sont les chiens du pouvoir » ) il finit sous la forme recyclé par l’IA, qui s’approprie tous ses genres, jusqu’à la blague douteuse (« quand on caresse un cercle, il devient un cercle vicieux ») et l’inversion du sens (« La guerre est la paix »). Il passe également par la littérature, écrivains Immortels de l’Académie Française en prenant pour leur grade en imaginant un discours hilarant de l’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas, successseur au fauteuil de Mario Vargas Llosa, mort en 2025,  où l’on croise entre autre Florian Zeller et le désormais membre de l’académie des sciences morales et politiques Bernard Arnault.

Mais si l’exploration du langage tient lieu de fil rouge, et donne son titre à ce spectacle, Lexikon ne propose pas de théorie sur son usage, mais plutôt une promenade à travers des récits sans personnages communs qui laissent tous planer une incertitude quant à leurs intentions. Entre un hypnotique et mortel road trip dans la ville (La vie est un songe) et l’expérience d’images numérisées de Paradise, on évoquera le plus drôle certainement,  Überraschung, ce récit de deux espagnoles qui assistent à deux performances bien étranges en Allemagne à la Documenta, grand rendez-vous international de l’art contemporain, épisode drôlissime qui donne également lieu à des considérations sur l’esprit allemand et sur ces 100000 personnes que l’Espagne a fait disparaître dans ses fosses communes. On y passe d’un registre à l’autre, d’une situation comique à  Shoah et à la guerre d’Espagne. Avec EL Conde, dans une lenteur scénique à la Castellucci, l’esprit est toujours en mouvement.

Cette succession de sept contes variés s’unit d’ailleurs dans une esthétique où l’influence des arts plastiques est toujours aussi prégnante. Le premier récit donne par exemple à voir la reproduction en direct d’un tableau de Basquiat, vue d’un appartement situé plus loin dans la rue. Ailleurs, les monochromes se succèdent et donnent leurs couleurs aux différents récits. Les artistes espagnols écrivent d’abord au plateau, avec des images et du rythme racontent-ils dans une très intéressante interview distribuée en feuille de salle, qui éclaire avec brio leur démarche. Avec un univers sonore toujours aussi travaillé et un art de dire sans dire, de jouer des possibilités narratives qu’ouvre ce qu’on a appelé ici leur refus du théâtre, avec leur écriture mêlant langage théorique et si parlants récits de sensations, d’impressions, ils parcourent une diversité de situations et de points de vue qui les laissent insaisissables et les rendent toujours passionnants.

Eric Demey – www.sceenweb.fr

Lexikon
mise en scène, texte, dramaturgie
Tanya Beyeler, Pablo Gisbert

scénographie
Isaac Torres, El Conde de Torrefiel

lumière
Andrea Forlenza

costumes, masques, accessoires
Mireia Donat Melús

conception sonore
Rebecca Praga

son
Uriel Ireland

vidéo
María Antón Cabot, Carlos Pardo

robotique
José Brotons Pla

assistanat mise en scène
Roberto Baldinelli

assistanat costumes
Javier Muñoz Pérez

traduction
Marion Cousin

production, administration
Ursula Vandenberghe

direction technique
Isaac Torres

production exécutive
CIELO DRIVE SL

production
Centro Dramático Nacional – Madrid, Odéon Théâtre de l’Europe, Festival d’Automne – Paris, Teatre Lliure – Barcelone

avec le soutien à la production de l’ICEC – Generalitat de Catalunya

durée 2h15

Odéon Berthier 17e, Paris
du 2 au 16 octobre 2026
spectacle présenté en coréalisation avec le Festival d’Automne
dans le cadre du Festival d’Automne

5 octobre 2026/par Eric Demey
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