Installée depuis 2023 au Bercail, à Dunkerque, avec sa compagnie s’Appelle Reviens, Alice Laloy y présente au public local le fruit d’un projet de territoire d’une ampleur considérable, Le Grand Orchestre. Elle mobilise une quarantaine d’amateurs et une poignée de professionnels pour porter une métaphore musicale et plastique de l’état catastrophique de nos services publics.
Le bleu profond de la façade du Bercail, dont le nom s’affiche en lettres blanches stylisées suivi de la mention « Outil de création marionnette & arts associés », est aux antipodes chromatiques de la dernière création professionnelle d’Alice Laloy et de sa compagnie s’Appelle Reviens fondée en 2002. Le formidable Ring de Katharsy, jeu vidéo théâtral dont avatars et objets sont entièrement couleur de cendre qui voyait le jour fin 2024 au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, est pourtant né entre les entrailles colorées du lieu dunkerquois que dirige l’artiste depuis 2023. Cette chatoyance, qui illumine aussi le hall d’entrée du Bercail, dont le passé de garage est encore très visible, où de moelleux fauteuils côtoient un bar en service à chaque sortie de résidence d’Alice Laloy et des compagnies qu’elle accueille à l’année, évoque davantage des créations un peu plus anciennes de s’Appelle Reviens. Surtout des créations à destination du jeune public dans lesquelles la compagnie se spécialise à ses débuts, en même temps qu’elle pose les bases de son langage à la croisée des disciplines où marionnette et objet tiennent une place centrale. On pense par exemple à Ça dada (2017), consacré à la révolution artistique dadaïste, ou à À poils (2020), où le spectateur est englobé dans la formation d’une « poilosphère » qui le place en dehors du réel et de sa logique rationnelle.
« Mes spectacles jeune et tout public sont toujours très en échange, en interaction. Mon travail avec les publics, que j’aime à investir comme un champ de recherche et non comme un simple temps d’animation, est aussi pour beaucoup dans ma proximité avec le spectateur, qui débouche en 2019 sur Pinocchio (live) que je crée non plus pour des enfants, mais avec eux », explique l’artiste. Le Grand Orchestre, création in situ avec une quarantaine d’amateurs, dont les premières ont eu lieu fin juin au Bercail, s’inscrit dans cette démarche de rapprochement de l’artiste avec le spectateur. « Auparavant occupé par la marionnettiste Claire Dancoisne et sa compagnie La Licorne, ce lieu où j’ai décidé, avant tout pour des raisons d’intendance, d’installer la compagnie, dont les spectacles n’ont cessé de prendre de l’ampleur, est dédié à la fabrique. Mais l’envie de l’ouvrir aux habitants est présente chez nous dès l’origine. La fête que nous organisons à notre arrivée en guise de pendaison de crémaillère aiguise ce désir, qui prend par exemple ensuite la forme d’une participation au carnaval, très important dans la vie des Dunkerquois. L’envie de créer avec eux et pour eux naît de ces rencontres, et de celles que nous faisons aussi à l’occasion de la recréation de Pinocchio (live) en 2023 avec des enfants du territoire ». Le Grand Orchestre est le cadeau d’une compagnie au territoire qu’elle est heureuse d’habiter.
Une maison au diapason du dehors
Le chantier du Grand Orchestre débute il y a deux ans, alors qu’Alice Laloy travaille à la fois sur Le Ring de Katharsy et sur l’opéra pour enfants L’Avenir nous le dira, qu’elle co-écrit avec Diana Soh et Emmanuelle Destremau. « Comme nous n’avions alors aucun temps ni espace pour une autre création, mais que je souhaitais tout de même vivement initier un projet avec des amateurs de la ville et des environs, j’ai eu l’idée de proposer à des bricoleurs volontaires de concevoir et réaliser un instrumentarium à partir de matériaux récupérés », raconte l’artiste. Elle sollicite son complice de longue date, Éric Recordier, compositeur avec qui elle collabore depuis ses débuts, et Benjamin Hautin, qui avait déjà fait ses preuves auprès d’elle en matière de fabrication d’instruments saugrenus dans Death Breath Orchestra (2021), concert marionnettique d’un orchestre dont le manque de souffle faisait écho au tout proche Covid. Les « Jeudis du bricolage » que donnent alors les deux associés d’Alice Laloy à des élèves en chaudronnerie du lycée professionnel EPID et à des bricoleurs amateurs commencent à ouvrir davantage les portes du Bercail au dehors. L’instrumentarium qui naît de ces ateliers sera l’un des fondements du Grand Orchestre. « Nous en avons fait agrandir certains à l’échelle du lieu qui, avec sa halle de 35 mètres de profondeur – chose extrêmement rare dans les théâtres –, ne peut être pleinement habité qu’avec de grands objets ou une multitude de plus petites choses », dit l’artiste.
Alice Laloy considère Le Grand Orchestre comme « un spectacle à part dans l’histoire de la compagnie, car porté seulement par une exigence d’interprétation, d’artisanat, d’écoute et de collectif, mais non de recherche à proprement parler ». Elle ajoute ainsi aux instruments, costumes – sur le même principe que l’atelier bricolage est mis en place un atelier couture – et accessoires divers et variés créés spécialement pour l’occasion des éléments issus de ses pièces précédentes. « Toutes les créations ou presque de notre répertoire se retrouvent dans Le Grand Orchestre, que ce soit à travers des éléments matériels, des principes de jeu et le rapport entre animé et inanimé présent dans tous mes spectacles. Plusieurs enfants de Pinocchio (live) font aussi partie du chœur du Grand Orchestre ». Cette pratique du recyclage est pour la compagnie s’Appelle Reviens une façon de présenter son esthétique au public local malgré des moyens très limités. Le soutien en coproduction du Bateau Feu – Scène nationale de Dunkerque, les apports de la municipalité au titre de la politique de la ville et les quelques mécènes cherchés par l’administratrice et la chargée de communication de la compagnie s’avèrent en effet assez dérisoire en regard du temps et donc de l’argent nécessaires pour porter un projet de pareille ampleur. L’Orchestre est d’autant plus grand qu’il repose sur un fort engagement de s’Appelle Reviens, qui vient ainsi palier les failles de l’institution culturelle en matière de démocratisation de la culture. « L’action culturelle telle qu’elle existe ne permet pas de mener des projets d’envergure. Passer quelques heures dans un établissement scolaire, j’appelle cela de la com’. D’où notre choix d’inventer nous-mêmes de toutes pièces une façon de travailler avec des amateurs », affirme Alice Laloy.
Bienvenue dans un grand corps malade
Loin d’être écrit une fois pour toutes, le processus de création du Grand Orchestre ne cesse de se transformer, s’adaptant aux réalités du territoire et des gens que les membres de la compagnie s’Appelle Reviens découvrent au fur et à mesure de leur vaste entreprise collective. Du simple orchestre pour instruments bricolés imaginé au départ, le spectacle in situ se rapproche finalement du théâtre, fait ici de quelques mots et de beaucoup d’images. Dès les premières minutes de la pièce, un cadre fictionnel est posé avec l’irruption par une porte donnant sur l’extérieur d’un groupe dont les tenues de soignants ont été données par le Centre hospitalier de Dunkerque. L’homme en brancard qu’ils font rouler jusqu’au centre du plateau, où ils l’abandonnent aussitôt à une troupe en répétition, et qui restera inerte pendant la quasi-totalité de la représentation à l’exception de brefs sursauts, n’est autre que celui qui a trouvé le nom du Bercail dans le cadre d’une consultation publique lancée par la compagnie. « Alain Souris, son épouse Mireille, qui fait partie du chœur et qui le rejoint en fin de spectacle, ou encore Thérèse, fille de batelier qui joue le rôle de conductrice du public, font partie du noyau d’habitants qui ont manifesté dès notre arrivée l’envie de participer à l’aventure du Bercail », raconte Alice Laloy. Sans être allée jusqu’à écrire une fiction sur-mesure pour cette troupe de comédiens-musiciens de plus de 45 amateurs qu’elle et son équipe ont constituée un an avant les premières représentations, la cheffe de troupe s’est inspirée de leurs vies pour composer sa pièce qui propose au spectateur une double immersion.
En déployant leur instrumentarium, en partie accroché aux échafaudages permanents qui font du Bercail une scénographie à part entière, les interprètes nous font entrer dans le corps malade qu’il s’agit de réanimer tout en nous faisant traverser la halle du lieu grâce à un gradin qui s’avère mobile. Dans le contexte actuel, ce cadre narratif, qui aurait pu en d’autres circonstances apparaître comme métaphorique, nous parvient aujourd’hui comme une alerte. En faisant entrer l’hôpital dans le théâtre, ce sont en effet deux services publics en grand danger que fusionne Le Grand Orchestre, qui, sans délaisser la poésie qu’Alice Laloy place toujours au centre de sa grammaire, est de toutes celles que nous lui connaissons sa pièce la plus politique. Avec cette création in situ, la créatrice ne se contente pas de prendre le relais d’un service public de la culture défaillant, elle fait de ce geste l’expression de l’inquiétude qu’elle ressent elle-même à l’endroit de sa compagnie, et tout autour d’elle dans le paysage du spectacle vivant. « Il est urgent de réanimer le service public de la culture, qui est aujourd’hui proche de l’asphyxie », exprime-t-elle. L’activité frénétique, fourmillante que déploient les amateurs et la poignée de professionnels du Grand Orchestre dans leur grande halle, qui devient cage thoracique, a ainsi valeur de révélation d’une catastrophe en cours.
Tourner, frapper, balancer, frotter
Le Grand Orchestre n’est pas sans poser question à la metteuse en scène elle-même, qui se demande : « Si faire sans moyens de l’État est une façon d’exister malgré tout, n’est-ce pas un argument pour les politiques qui veulent cesser de subventionner notre travail ? » Ce doute n’empêche guère toutefois l’aventure d’être généreuse, autant avec les amateurs qui l’ont façonnée qu’avec les spectateurs qui sont littéralement entraînés dans les tréfonds du Bercail. Sur le rythme d’une pulsation cardiaque produite par le son d’une batterie, le chœur produit une musique fondée sur quatre principes simples de mécanique : « Tourner, frapper, balancer, frotter ». Chaque action du groupe souvent scindé en diverses unités produit un bruit qui a sa place dans une symphonie générale en permanente métamorphose. Depuis des boîtes de médicaments utilisés en guise de maracas, lorsque débute l’exploration du corps de Monsieur Souris, jusqu’à un remix de Stayin’ Alive des Bee Gees joué à la flûte par le public, puis par un orgue – lequel a refusé de fonctionner lors de la première à laquelle nous avons assisté, ce qu’Alice Laloy explique par les moyens humains et matériels insuffisants avec lesquels Le Grand Orchestre a été créé –, la troupe se livre à bien des gestes individuels et collectifs en lien avec les trois fonctions vitales. Pour incarner la pensée sont, par exemple, actionnées de grandes roues qui produisent chacune une musique différente. Le souffle s’invite au plateau lorsque les acteurs plongent de grosses flûtes à air dans des bidons, tandis qu’outre la batterie, le cœur se manifeste par l’utilisation de toutes sortes d’objets que certains s’emploient à percuter.
L’effet ruche que produit Le Grand Orchestre est réjouissant autant qu’il est fragile. Sans doute est-il en partie réjouissant parce que d’une fragilité qui résonne avec celle de l’époque. « Si j’avais eu l’idée du Grand Orchestre aujourd’hui, je ne me serais pas lancée, avoue sa conceptrice. L’avenir de la compagnie comme du spectacle vivant dans son ensemble est beaucoup trop incertain, malgré notre installation au Bercail, qui est pour nous un outil de résistance. » Durant la saison 2026/2027, s’Appelle Reviens s’apprête à connaître une baisse de son activité jusque-là très intense : « Le Ring de Katharsy ne va pas tourner de la saison, et nous n’avons que quelques dates de Pinocchio (live) en septembre. Heureusement, nous allons lancer des laboratoires de recherche pour notre prochaine création, La Meilleure part de vous-même, qui est prévue pour 2028 », détaille Alice Laloy. Laquelle ne va pas pour autant abandonner son Grand Orchestre, qui reprendra corps tous les deux ou trois mois au Bercail. « Je ne vais pas cesser de travailler cette forme qui m’est chère, en essayant de me rapprocher toujours plus des interprètes que j’apprends à connaître au fil des répétitions et des représentations. » À l’exact opposé des spectacles conçus pour tourner, Le Grand Orchestre est une utopie qui mérite d’être visitée et qui s’en donne les moyens. Si nul lendemain qui chante n’est aujourd’hui à espérer, au moins quelques jours pleins de rencontres et de vie sont assurés cette année au Bercail, qui fait ainsi honneur au nom que lui a trouvé Monsieur Souris et bien des habitants qui le fréquentent désormais avec joie.
Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr
Le Grand Orchestre
Conception et mise en scène Alice Laloy
Composition musicale Eric Recordier
Scénographie Jane Joyet
Accessoires Benjamin Hautin
Avec les interprètes amateur·ices Charlotte Adriaen, Emmanuelle Aernout, Romane Aernout, Maryna Aleksandrovych, Manon Aymard, Basil Bodart, Gaëlle Boisgontier, Marceau Bulteau Ludovic Carlier, Violette Carlier, Laurence Carpentier, Yann Chaboche, Romain Cordier, Jean-Baptiste De Brabandere, Nadine Dehame, Philippe Dekeirel, Joël Delpierre, Nathan Detton, Edgar Detton, Dominique Ducrocq, Stéphanie Eggenhaus, Marie-Pierre Feringue, Carole Fund, Thérèse Galliot, Cécile Garbé, Wilson Gnanga, Eloi Gonsse-Martinache, Véronique Héroguer, Véronique Jolly, France Levasseur, Laëtitia Liagre, Christelle Lucas, Maël Morcrette, Juliette Martinez, Cathy Roussel, Nathalie Ruchier, Mila Ryckebush-Vandaële, Alice Schobert, Alain Souris, Mireille Souris, Alain Thomas, Sabrina Vandaële, Hélène Vandenkoornhuyse, Marie-France Vermeersch, Iness Wilmotte
Regard extérieur Eric Caruso
Batteur Elliott Sauvion-Laloy
Avec la participation du Grand Orchestre de Loon Plage
Construction Simon Cadart, François Cateau , Sylvain Doudelet, Patrick Dulot, Juliette Franc, Boris George, Benjamin Hautin, Julien Joubert, Sylvain Liagre, Pierre Millien, Jules Perrodin
Soudure Bruno Deheunynck
Stage scénographie, machinerie, régie plateau Valentine Breton, Mathilde Foch
Stage scénographie et costume Emma Grenda
Stage mise en scène Elsa Rocher, Nayara Martins Soares
Stage construction Samuel Debomy, Sam Hiest
Stage machinerie et peinture Maryna Aleksandrovych, Julia Bianconi, Léonie Delansay, Ziyi Gao, Yasmine Naamane, Elane Pacaux de l’Esä Dunkerque
Bénévoles construction Maryna Aleksandrovych, Manon Aymard, Rita Bauden, Cécilia Blanchard, Laurence Carpentier, Yann Chaboche, Lamia Chakroun, Thierry Clairiot, Evelyn Dekoninck, Denis Delpierre, Joël Delpierre, Gauthier De Saint Jan, Sarah Feuillas, Hervé Follet, Isabelle Fossaert, Thérèse Galliot, Philippe Harlay, Joanna Houri, Laure Hubert, Christophe Isaert, Myriam Janssen, Fanny Laborde, Isabelle Leblanc, Dorothée Naye, Alix Rouart, Alain Souris, Mireille Souris, Alain Thomas, Julien Vandenbussche
Bénévoles couture Maryna Aleksandrovych, Laurence Carpentier, Dominique Ducrocq, Marie-Pierre Feringue, Anna Flamen, Thérèse Galliot, Joanna Houri, France Levasseur, Nathalie Ruchier, Mireille Souris
Régie générale Sylvain Liagre
Régie plateau Boris George
Régie son Simon Cadart en alternance avec Louis Fichelle
Administration, production et développement Joanna Cochet, Gabrielle Dupas
Communication et médiation Manon RouquetProduction La Compagnie s’Appelle Reviens
Coproduction Le Bateau Feu – Scène Nationale de Dunkerque
Avec l’aide de l’État – Politique de la Ville, la Ville de Dunkerque, Le Cottage Social des Flandres, Flandre Opale Habitat, Partenord, Fondation Crédit Coopératif
Mécènes Brasserie des 4 Écluses, Layher
Partenaires Lycée EPID, Esä Dunkerque, Centre Hospitalier de Dunkerque
Soutien à la construction Conservatoire de Calais, Tourcoing et Roubaix, Orchestre National de Lille, le LAAC, les Compagnons Bâtisseurs, la Brasserie du Pays Flamand, Écopal, Groupe Deslog, Lesieur, Mister Menuiserie, Couleur Faubourg, Capnor, KPMG, ImerysDurée : 1h
Vu en juin 2026 au Bercail, Dunkerque
Le Bercail, Dunkerque
les 19 et 20 septembre, 5 et 6 décembre, 3 et 4 avril 2027, 3 et 4 juillet







Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !