Entre idéologie et vernis social : Menace chorale de Gabriel Sparti
En ouverture de ce cycle, du 27 au 31 octobre, le metteur en scène suisse Gabriel Sparti présente Menace chorale, sa deuxième création après le remarqué Heimweh / Mal du pays. Coproduite entre la Suisse et la Belgique, la pièce plonge le spectateur dans une petite bourgade fictive nommée Ici, où une chorale amateur attend avec impatience la visite de sa nouvelle directrice musicale de renommée mondiale.
À travers les répétitions d’un répertoire destiné à un grand événement européen, la fable se mue en un engrenage redoutable. Les chanteurs se retrouvent tiraillés entre l’euphorie de la représentation et une idéologie insidieuse qui suinte des partitions. Portée par un texte incisif et un humour aussi grinçant qu’inquiet, la pièce interroge les mécanismes psychologiques et collectifs qui poussent des individus ordinaires à adhérer à des logiques autoritaires et nationalistes. Sur scène, un ensemble de comédiens – incluant Raphaëlle Corbisier et Karim Daher – décortique la fragilité des digues démocratiques face aux sirènes de la grandeur illusoire.
La redécouverte poétique et désespérée d’Adelheid Duvanel
Du 28 octobre au 8 novembre, le Studio 1 de la Comédie accueille Chrüsimüsi, une création conjointe de la metteuse en scène franco-allemande Eléonore Bonah et de la scénographe Maria Clara Castioni, toutes deux artistes résidentes de l’institution. Le spectacle s’empare des récits courts, féroces et méconnus de l’écrivaine suisse alémanique Adelheid Duvanel, figure majeure de la littérature des marges disparue en 1996.
Mêlant le français, l’allemand et l’italien, cette proposition plurilingue restitue la prose poétique et l’humour désespéré d’une autrice souvent comparée à Kafka ou Walser. Les interprètes – parmi lesquels Luna Desmeules et Jeanne Devos – incarnent des personnages hypersensibles, inadaptés aux normes sociales, prisonniers de microcosmes étriqués. Une résistance poétique et obstinée s’organise sur scène, offrant une plongée saisissante dans les recoins les plus fragiles de la psyché humaine.
Entre parentalité et dystopie : Le diptyque d’Edouard Hue
Du 3 au 7 novembre, le chorégraphe genevois Edouard Hue et sa Beaver Dam Company investissent la Grande salle avec un diptyque percutant croisant l’intime et le mythe : Avant la nuit / L’Oiseau de feu.
La première partie, Avant la nuit, explore la micro-société du foyer familial à l’heure du coucher. Douze danseurs adultes incarnent dix enfants et deux parents, transformant les gestes quotidiens du soin et de l’éducation en une matière chorégraphique physique et vibrante. Dans un second temps, sur la partition intégrale d’Igor Stravinsky, la représentation bascule dans une relecture menaçante du conte de L’Oiseau de feu. Les enfants s’y perdent dans un univers régi par l’uniformisation et la manipulation sous la coupe de figures autoritaires, tandis que les parents s’efforcent de les libérer. Edouard Hue signe ici une réflexion frontale sur les anxiétés de la transmission, les conflits intergénérationnels et la préservation de l’émancipation face aux standardisations du monde moderne.
Le choc sensoriel et géopolitique de la Trilogie de la guerre
Également à l’affiche du 3 au 7 novembre, la Trilogie de la guerre s’impose comme l’un des temps forts les plus politiques de ce Focus. Conçue par la performeuse et metteuse en scène Elina Kulikova et l’artiste sonore et activiste Dima Efremov, tous deux artistes russes exilés, cette œuvre se compose de trois volets distincts – Un champ brûlé, Un endroit perdu et Une nuit blanche – visibles séparément ou lors d’une intégrale programmée le 7 novembre.
Née de la contestation de l’invasion de l’Ukraine par la Russie et de la répression politique intérieure, la trilogie démonte les mythes de la « grande culture » russe de l’intérieur. Le premier volet confronte l’académisme de romances chantées en robe de bal à des fragments textuels questionnant la genèse de la violence guerrière. Le deuxième volet érige la tradition féminine des lamentations funèbres en un rituel cathartique face aux crimes en cours. Enfin, le troisième chapitre, sous forme de performance électro, porte la voix de la résistance clandestine et des réseaux de sauvetage de prisonniers politiques orchestrés par Dima Efremov. Un manifeste artistique d’une rare intensité, salué pour son courage civique et sa puissance formelle.
Baby Teeth : Catol Teixeira et l’éthique de la convivialité
En point d’orgue de ce panorama, du 12 au 15 novembre, le chorégraphe Catol Teixeira présente la création Baby Teeth (Dents de lait). Réunissant une distribution internationale de dix danseurs, poètes et artistes visuels, la pièce prend pour point de départ l’espace de la bouche, des premières dents qui émergent aux morsures et à la perte.
Pensée comme un voyage polyphonique et sensoriel au-delà des assignations du langage, la pièce fait le choix radical d’une écriture collective non hiérarchique, façonnée lors de résidences à Rio de Janeiro et Zurich. En refusant les diktats traditionnels de la production au profit d’une « étude » partagée et d’une éthique de la convivialité, Catol Teixeira et la dramaturge Catalina Insignares invitent le public à réinventer ses modes d’écoute et de cohabitation corporelle.
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