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Avec « Yana », la Guyane débarque enfin à l’Opéra

Actu, Danse, Paris
Yana de Samuel Fania et Amine Boussa
Yana de Samuel Fania et Amine Boussa

Photo Vincent Lappartient / OnP

En trois siècles d’existence, c’est la première fois qu’une chorégraphie est signée d’un artiste guyanais à l’Opéra national de Paris. Samuel Fania dirige la compagnie guyanaise Jeunes Sans Limites et co-signe Yana avec Amine Boussa.

Douze visages à la mine concentrée sont tournés vers Taputa. Attentifs, les jeunes danseurs et danseuses guyanais écoutent les dernières consignes. Demain, c’est la première fois qu’ils vont danser sur la scène de l’Opéra. Si les rires fusent facilement, que les grimaces et les bousculades ne sont pas loin, le colosse au regard doux n’a qu’un mot à dire pour faire revenir l’ordre dans les rangs.

Taputa, c’est le surnom donné à Samuel Fania. Moitié grand frère, moitié parrain de cette ribambelle de jeunes, il danse avec eux tous les jours. Neuf heures de vol les séparent de Saint-Laurent-du-Maroni, une ville à l’ouest de la Guyane française, où ils se rassemblent sous le kiosque de la place principale pour répéter. Dans cette ville en bordure de fleuve qui marque la frontière avec le Suriname, 65% de la population a moins de 30 ans. « Il faut les occuper, tous ces jeunes », sourit Samuel Fania. Sorti de la rue par Bintou Dembélé, pionnier du hip-hop en France, il découvre la danse grâce à un atelier donné en Guyane par le breaker. « Je traînais avec des gars chauds à l’époque, sourit le gentil géant. Il y avait de la drogue, il y avait de la violence. Cette adrénaline dont j’avais besoin, j’ai compris que je pouvais la mettre dans ma danse. » En 2018, en Guyane, 29% de la population vivait dans la grande pauvreté, selon l’INSEE – c’est-à-dire avec des revenus inférieurs à la moitié du niveau de vie médian et se déclarant privé d’éléments essentiels. C’est dix fois plus élevé qu’en métropole.

Alors, Samuel Fania passe tout son temps à offrir aux enfants de la ville le cadre dont il aurait aimé bénéficier : plus de 300 jeunes de 4 à 22 ans viennent participer à ses ateliers. Il forme les plus grands à encadrer les répétitions des plus petits. Ainsi, pendant les vacances scolaires, ça breake en cœur dans les six quartiers prioritaires de la ville. « Il y a trois règles si tu veux venir danser avec nous : le respect à la maison, l’assiduité à l’école et l’amusement quand tu danses », résume le père de famille, qui vient chercher certains jeunes jusque chez eux et les ramène à leur domicile après les répétitions.

Les parcours de certains de ses élèves parmi les plus assidus ressemblent déjà à de la pré-professionnalisation. En Guyane, mais aussi à l’international, les shows se succèdent. Estella et Fanny ont 16 et 17 ans, leurs yeux brillent quand elles évoquent leur danse. C’est « une manière de parler aux gens » pour les deux adolescentes. De là à l’envisager comme un métier, ce n’est pas encore tout à fait le cas pour Estella, qui se voit plutôt emprunter un parcours plus raisonnable d’auxiliaire de puériculture. Alors, venir danser à l’Opéra ? Les deux jeunes filles haussent les épaules en échangeant un sourire. « Je n’avais même pas mesuré la gravité de la chose, éclate de rire Fanny. C’est en arrivant ici que j’ai compris la chance qu’on a ! Tout le monde rêve de danser ici. »

« Une forme de reconnaissance »

Soudain, l’obscurité se fait dans l’amphithéâtre Olivier Messiaen, situé sous la scène principale de l’Opéra Bastille. La répétition générale va reprendre. Quelques rais de lumière filtrent à travers les feuillages d’une dense végétation et éclairent un visage juvénile portant fièrement une coiffe traditionnelle amérindienne. Des courses-poursuites peuplent cette intrigante forêt. Bientôt, les pas de break côtoient les danses traditionnelles bushinenguées, du nom des peuples descendants des communautés marronnes guyanaises ayant fui l’esclavage aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les steps de rocking endiablés côtoient les déhanchés rythmés par les kawaïs – cet instrument à percussion traditionnel fixé à la cheville et créé à partir de graines de laurier jaune. Les pangis bariolés s’ajoutent aux pagaies et au matapi, ce panier allongé qui sert à trier le manioc. Rendre visible la diversité culturelle guyanaise, tressée d’influences bushinenguées, créoles, amérindiennes, haïtiennes ou brésiliennes, et, de surcroît, les faire résonner sur la scène de l’institution prescriptive par excellence… « Oui, c’est une forme de reconnaissance, on peut le dire », affirme Amine Boussa, qui co-signe la chorégraphie de Yana avec Samuel Fania.

Cette création est rendue possible grâce au programme « L’Opéra en Guyane », financé par le mécénat – principalement de la société d’investissement Meridiam. Depuis 2022, ce sont 500 heures d’ateliers gratuits de danse, d’instruments, de chant lyrique qui ont été menés par les artistes de l’Opéra de Paris en Guyane. Le tout accompagné de deux sessions de représentations par an. Avant le début de ce programme, « il n’y avait jamais eu de spectacle sur pointe de danse classique programmé en Guyane, assure Myriam Mazouzi, directrice de l’Académie de l’Opéra. Pareil pour le chant lyrique, il y en avait dans les églises, mais pas de spectacle programmé dans les salles. » Pour 300 000 habitants sur le territoire, la Guyane ne possède qu’un conservatoire de musique et de danse, un Centre de développement chorégraphique national, Touka Danses, et une salle de 400 places.

« L’idée, c’est de rendre accessibles les missions de l’Opéra aux jeunes guyanais et guyanaises », poursuit la directrice. Voir Guillaume Diop, Stéphane Bion ou Alice Renan venir donner cours chez soi, forcément, cela peut faire naître des vocations. Est-ce pour autant suffisant pour créer de réels ponts ? Assurément, veut croire la directrice de l’Académie. « Le conservatoire de Guyane a créé une classe danse, passant de trois heures à six heures de cours par semaine, et a développé un parcours voix qui n’existait pas jusqu’alors. » De là à avoir les mêmes chances que les métropolitains pour accéder au prestige de l’Opéra national de Paris, la route est encore longue. Dans les faits, elles ne sont que deux danseuses guyanaises à avoir eu accès aux stages d’été de l’École de la danse depuis quatre ans et une à avoir intégré le CNSMD. Le programme « L’Opéra en Guyane » prendra fin en juin 2027, l’occasion, peut-être, de déployer son action vers d’autres territoires d’outre-mer.

Fanny Imbert – www.sceneweb.fr

Yana / Sven

Yana
Direction artistique et chorégraphie Samuel Fania, Amine Boussa
Musique Alexandre Dai Castaing
Avec 15 danseuses et danseurs de la Compagnie Jeunes Sans Limites
Lumières James Angot

Production Jeunes Sans Limites
Coproduction Académie de l’Opéra national de Paris, Touka Danses CDCN Guyane

Sven
Chorégraphie Héloïse Jocqueviel
Musique Ulysse Zangs, d’après Franz Schubert
Avec Alice Godfrey en alternance avec Awa Joannais
Lumière James Angot

Durée : 45 minutes

Opéra Bastille, Amphithéâtre Olivier Messiaen, Paris
du 7 au 12 avril 2026

10 avril 2026/par Fanny Imbert
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