Conçu et mis en scène par Julien Fišera et interprété par Martin Nikonoff, Un soupçon explore avec intelligence et beaucoup d’esprit l’insoupçonnable des discours et positions sexistes, dépliant la violence qu’ils recèlent.
C’est une forme simple et inhabituelle : une « expérience théâtrale et culinaire », dixit l’équipe artistique. Et lors de ce spectacle-dégustation, les spectateur·rices vont découvrir, assis·es par table de cinq, des plats concoctés par James. Ce cuisinier, qui va s’animer autour d’une grande table – dont la nappe blanche est en partie recouverte de mots, liste interminable de titres de films contaminant l’espace immaculé –, s’affirme dès les premières minutes de la représentation comme un personnage intense. Un être fougueux qui nous balance pêle-mêle la procédure de divorce en cours avec sa conjointe, son amour du cinéma et de la cuisine, sa passion pour… la cuisine et le cinéma, ou encore sa conviction de la nécessité de partager les mêmes goûts avec la personne qu’il aime.
Dans ce mélange de fébrilité et d’assurance, James va, ainsi, introduire, préparer, exposer les ingrédients et nous servir plusieurs plats – reliant chacun d’eux à la scène d’un film, d’un dessin animé à un blockbuster, en passant par une comédie romantique française. Entre arrogance, assertivité et trouble, le jeune homme détaille par le menu aliments comme séquences de baiser. Son comportement, sa façon de poser des questions sans attendre la réponse, de glisser des visions fermes et péremptoires du monde, d’asséner des stéréotypes reconduisant les visions sexistes, il se peut que toutes et tous les reconnaissent, pour les avoir déjà entendus dans la vie de tous les jours. Il se peut, du même coup, qu’au fil des remarques fleurant bon l’hétéropatriarcat (mais toujours comme en sourdine), l’on se (re)coltine à la façon dont ces comportements, ces phrases produisent insidieusement des ravages, à la manière dont elles participent à avaliser des rapports de domination, à légitimer de la violence.
Et c’est là que l’articulation entre cuisine et cinéma va révéler toute sa puissance. Car tresser à la première le second redouble la question de ce qui constitue une culture, des usages, des comportements. Cette articulation amplifie et complexifie la question des impensés et des angles morts, de ce qu’on analyse et ressent, de ce que c’est que consommer de la nourriture et regarder un film – ou tout autre objet culturel. Ainsi, loin de se reposer sur son dispositif, de s’en tenir à l’originalité, la curiosité et la gourmandise qu’elle comporte ou qu’elle suscite, cette proposition de la compagnie Espace commun travaille, subtilement et souterrainement, des présupposés. Elle pointe par la bande les schémas établis, les structures qui nous gouvernent.
Tout en se retrouvant charmé, conquis, par la dégustation de plats exquis – dont les recettes ont été imaginées par la cheffe Lila Djeddi –, dont on lui explique précisément la conception, le contenu, les ingrédients, le public (re)découvre la violence de certaines scènes présentées comme des scènes d’amour. Et il perçoit, du même coup, la toxicité du cuisinier impeccablement interprété par Martin Nikonoff, et l’ambiguïté de certaines situations. C’est là l’une des forces du spectacle, de nous faire ressentir l’omniprésence de la culture du viol et du male gaze – théorie conceptualisée par Laura Mulvey, qui a analysé comment le plaisir du regard spécifique au cinéma, sa scopophilie, a été bâti sur l’objectivation de la femme.
Si le choix de terminer par la diffusion des extraits de films évoqués peut sembler superflu, il permet, là encore, de se confronter à la violence du refus du consentement, à sa permanence et à la façon dont – à l’image des mots sur la nappe – elle contamine tout. Preuve que ce ne sont pas seulement les œuvres, mais aussi les comportements et la façon dont on en parle qui prolongent un certain type de regards, de gestes, de stéréotypes : de violences.
caroline châtelet – www.sceneweb.fr
Un soupçon, dégustation cinématographique à l’aveugle
Texte Julien Fišera en collaboration avec l’équipe de création
Concept et mise en scène Julien Fišera
Avec Martin Nikonoff
Création culinaire Lila Djeddi
Réalisation culinaire Martin Nikonoff
Collaboration artistique Jade Maignan
Espace et graphisme François Gauthier-Lafaye
Création vidéo Jérémie Scheidler
Conseil costumes Clémence DelilleProduction Compagnie Espace commun
Coproduction Les Bords de Scènes – Grand-Orly Seine BièvreDurée : 50 minutes
Théâtre du Train Bleu, La Respelid’ / Jardin de l’Ancien Carmel, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 4 au 19 juillet 2026, à 12h10 et 13h30 (relâche les 10 et 17)








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