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« Je me souviens de la terre », les communautés rebelles de Myriam Marzouki

A voir, Les critiques, Marseille, Paris, Théâtre
Myriam Marzouki met en scène Je me souviens de la terre de Sébastien Lepotvin
Myriam Marzouki met en scène Je me souviens de la terre de Sébastien Lepotvin

Photo Christophe Raynaud de Lage

À l’heure où l’engagement citoyen pour l’environnement est de plus en plus durement réprimé, Je me souviens de la terre suit un groupe de personnes ordinaires qui, à travers les âges, tentent de défendre la cause du vivant. Un beau spectacle mis en scène par Myriam Marzouki, étonnant et séduisant dans la forme, politique et sensible dans le fond.

On se souvient que, en 2012, Myriam Marzouki abordait la question de l’engagement citoyen et écologique dans un spectacle drôle et légèrement ironique sur un texte d’Emmanuelle Pireyre, Laissez-nous juste le temps de vous détruire. Les temps ont changé et Je me souviens de la terre reprend les mêmes thèmes sur une teinte plus grave qu’induisent certainement les bouleversements de notre monde. En 2012, il n’y avait pas eu Sainte-Soline, le backlash écologique, la répression féroce des manifestations et militants écolos, et encore moins le concept d’écoterrorisme. La question environnementale se fait chaque jour plus pressante, au gré des dixièmes de degré de réchauffement qui s’additionnent et de leurs conséquences potentiellement terrifiantes pour nos sociétés et pour la survie même de l’espèce humaine. Mais au fur et à mesure que le danger grandit, l’engagement des citoyens pour les causes environnementales devient donc, lui, de plus en plus problématique au vu des risques qu’il nécessite de prendre. Dans ces conditions, que faire ? C’est la question léniniste qui se pose encore et toujours, et à laquelle Myriam Marzouki tente à nouveau de répondre.

Une question sans âge, car, dans Je me souviens de la terre, tout commence comme un tableau qui s’anime. Tonneaux posés à terre, grande table en bois arborant sur son plateau des pichets et carafes en terre cuite et en étain, des grappes de raisin et des verres remplis de vin rouge, on se croirait dans une peinture d’une scène de vie de taverne d’une campagne française ou flamande du XVIIIe siècle. On se trouve en fait dans un temps ancien, suspendu entre le Moyen Âge et le XIXe, entre prévôt des marchands, biens communaux et expansion des mines de fer. Les terres appartenant autrefois aux seigneurs, mais mises en commun, se privatisent, c’est le début d’un processus qui bouleversera le monde rural. Les personnages sont figés dans un clair-obscur et commencent ainsi la pièce en cherchant le meilleur moyen de s’opposer à la construction d’une nouvelle enceinte autour de la ville qui va déboiser leurs forêts et détourner leurs cours d’eau. Entre esprit de révolte, pusillanimité, aquoibonisme ou autre envie de partir pour chercher des ailleurs plus vivables s’esquisse déjà toute une panoplie de personnages aux caractères différents, nos ruraux s’entendant finalement pour écrire une lettre au seigneur comme on signe aujourd’hui des pétitions. Pétitionner, manifester, respecter la loi ou l’enfreindre, laisser parler sa peur ou son courage, entreprendre des actions de blocage ou recourir à la justice, ou tout simplement ne rien faire et se résigner sont les mêmes alternatives auxquelles nos personnages, basculant dans le monde d’aujourd’hui après un beau voyage en bateau, type radeau de la Méduse, se confronteront ensuite.

Car la deuxième partie du spectacle se déroule dans une salle d’attente un peu froide – néons, plante verte et fontaine à eau –, celle de la commission d’enquête autour de la répression d’une manifestation pour s’opposer à la création… de châteaux d’eau, avec Sainte-Soline et les mégabassines en toile de fond mentale. S’explore alors comment la répression – l’usage de la violence par le pouvoir–- marque les individus, leurs corps, leur psyché, et amoindrit leur capacité à se mobiliser. Se réactivent ainsi, de manière plus directe et contemporaine, les questionnements sur les moyens à employer pour faire entendre la voix des citoyens. On pourrait craindre que l’orientation idéologique du propos n’entretienne un sentiment de convaincre des convaincus, mais toute la force de Sébastien Lepotvin, l’auteur, et de Myriam Marzouki, la metteuse en scène, est d’ouvrir un champ bien plus large et plus profond. Formellement d’abord, Je me souviens de la terre navigue entre images picturales, déplacements chorégraphiés, parties lyriques, tirades poétiques et dialogues concrètement situés, qui lui confèrent une étrange beauté et amplifie l’intérêt du spectateur. Sur le fond, ayant enquêté auprès de participant·es à des manifestations pour protéger l’environnement, l’auteur et la metteuse en scène dessinent ces individus avec une sensibilité toute en finesse. Dans leurs dissensions, mais aussi dans leur besoin d’espoir et de solidarité, dans leur lien au vivant, et les uns aux autres, Je me souviens de la terre dépasse ainsi la question de la cause environnementale pour explorer le rapport des individus aux pouvoirs et la complexité de leurs propres interrelations. Dans un contexte politico-médiatique qui ne cesse de mettre en avant les extrêmes, d’opposer et de catégoriser, c’est ce qui fait communauté sensible qui nous manque, et que l’on se retrouve ainsi, ému, à toucher du doigt.

Eric Demey – www.sceneweb.fr

Je me souviens de la terre
Texte Sébastien Lepotvin
Mise en scène Myriam Marzouki

Avec Mounira Barbouch, Frédéric Gustaedt, Yassine Harrada, Damien Houssier, Louise Belmas, Sarah Lefeuvre, Ghita Serraj, Maxime Tshibangu
Regard chorégraphique Magali Caillet-Gajan
Scénographie Margaux Folléa
Création lumière Emmanuel Valette
Création sonore Félix Gouin
Costumes Alma Bousquet
Construction du décor MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis
Régie générale Jean-Marc Ducrocq

Production Compagnie du dernier soir
Coproduction Le ZEF, Scène nationale de Marseille ; L’Azimut d’Antony-Châtenay-Malabry ; La Scène nationale de l’Essonne ; Le Théâtre de la Concorde, Paris ; Le Lieu Unique – Scène nationale de Nantes
Avec l’aide du Fonds de production de la DGCA-DRAC Île-de-France, du Fonds SACD /Ministère de la culture Grandes Formes Théâtre
Avec le soutien en résidence de la MC93, du Théâtre des Quartiers d’Ivry – CDN du Val-de-Marne, de La Commune – CDN d’Aubervilliers, et du Lieu unique – Scène nationale de Nantes
Avec l’aide à la création de la Région Île-de-France
Avec les soutiens du dispositif d’insertion professionnelle de l’ENSATT, de l’ADAMI et de la SPEDIDAM

Durée : 1h45

Vu en mars 2026 à L’Azimut, Théâtre La Piscine, Châtenay-Malabry

Le Zef, Scène nationale de Marseille
les 25 et 26 mars

Théâtre de la Concorde, Paris
du 22 au 30 mai

13 mars 2026/par Eric Demey
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