Aux commandes de la belle troupe du Théâtre Gesher, le metteur en scène israélien en exil Itay Tiran s’appuie sur une lecture pertinente de la pièce de Shakespeare, mais peine, malgré son volontarisme, à maintenir une intensité scénique constante.
En un peu plus de deux ans, le Théâtre Gesher aura prouvé aux spectatrices et spectatrices des Gémeaux, la Scène nationale de Sceaux – dont la directrice, Séverine Bouisset, poursuit l’exploration du théâtre en exil qu’elle mène depuis sa prise de fonctions –, qu’il était soluble, et fort à son aise, dans des univers scéniques pour le moins distincts. Après la version particulièrement épurée et classique d’Anna Karénine dans laquelle le metteur en scène lituanien Rimas Tuminas les avait immergés peu avant de mourir, les membres de la compagnie israélienne, fondée en 1991 à Tel-Aviv par Yevgeny Arye – avant d’être rejoint par un groupe d’artistes immigrés d’ex-URSS pendant la Guerre du Golfe –, se retrouvent embarqués dans une esthétique autrement plus rock’n’roll, dans l’atmosphère turbulente du metteur en scène Itay Tiran. Âgé de (presque) 46 ans, peu connu en France, l’artiste israélien s’est installé en Europe il y a huit ans, après avoir quitté son pays d’origine pour des raisons politiques. Cette opposition au pouvoir en place en Israël et, à travers lui, à tous les régimes dotés de pratiques autoritaires aux quatre coins du monde – à commencer, évidemment, par ceux de Donald Trump et Javier Milei –, Itay Tiran la symbolise sans barguigner, grâce à une scène de (quasi-)ouverture qui n’est pas sans rappeler celles de l’un des films de son compatriote Nadav Lapid, qui, dans Oui, ne cesse de montrer, avec un culot qui donne le tournis, la dégénérescence des élites israéliennes aux commandes. Là où Lapid, par l’entremise d’une soirée destroy dans une villa où se mélangent des hauts dignitaires religieux, militaires et politiques, installe son anti-héros (Y.) comme un fou du roi prêt à tout sacrifier – à commencer par sa dignité – pour en être, Tiran se sert d’une farandole dansée et chantée, presque aussi endiablée, pour signifier que, bien avant l’avènement de Richard, il y a pour paraphraser Marcellus dans Hamlet, « quelque chose de pourri » au royaume d’Édouard.
Assis sur une chaise dans un coin, tel un enfant malaimé, ne prenant pas part à la fête, le duc de Gloucester, qui pourfend déjà ce « soleil d’York » dont il ne va pas tarder à venir ternir l’éclat, est alors institué non pas comme la source unique de tous les malheurs futurs, à cause d’on ne sait quelle jalousie ou soif de vengeance aiguisée par cet aspect physique « déformé » qu’il décrit lui-même, mais comme un opportuniste qui va profiter des « joies frivoles » et, quelque part, de la bêtise matinée d’ambition jamais rassasiée d’élites divisées et pleines de rancoeur pour mener à bien son entreprise de conquête, et de conservation, pense-t-il, du pouvoir. Pour cela, les amatrices et amateurs de théâtre ne le savent que trop bien, le futur Richard III ne recule devant aucune audace ni aucune tête à faire tomber. En plus des nombreuses tractations et autres complots qu’il mène çà et là, et bien souvent en parallèle, avec un côté Janus, il commence par son frère ainé, Clarence, sali par une fausse prophétie, poursuit avec le noble Hastings, accusé d’être un traître, et finit, ou presque, avec les deux fils d’Édouard, lui-même mort entre-temps, qu’il fait assassiner dans la fameuse Tour de Londres où il les a enfermés. Ce jeu de massacres, qui semble ne jamais pouvoir s’arrêter tant la machine s’est emballée, Itay Tiran n’en rend pas Richard seul et unique responsable. Sans, bien sûr, l’exonérer ou amoindrir son rôle, le metteur en scène israélien s’attache à mettre en relief les petitesses, connivences et autres retournements de veste des hommes qui l’entourent. Dans ce marasme moral, seules les femmes, à commencer par Elisabeth, la femme d’Édouard, Marguerite, la mère de Richard, et, dans une moindre mesure, Lady Anne, sur laquelle Richard jette son dévolu, peuvent apparaître comme des sources de probité. Se dessinent alors les contours d’élites et, à travers elles, d’une société qui, parce qu’elles ont éthiquement failli, ont bel et bien permis l’accession au trône du tyran sanguinaire.
Dopé par cette lecture stimulante où l’actualité peut aisément se refléter, parsemé de quelques idées drôles, telle cette transfiguration des deux fils d’Édouard en gosses de riches pourris gâtés, ou fortes, comme cette vision finale de Richard contrôlant le champ de bataille à la manière d’un enfant cruel jouant, une fois descendu de son cheval à bascule, aux petits soldats, le substrat shakespearien devrait, en théorie, livrer son plein potentiel. Las, malgré son esthétique léchée, son dynamisme volontariste, sa direction d’actrices et d’acteurs matinée d’une malicieuse ironie et le talent de la troupe du Théâtre Gesher, formidablement emmenée par Evgenia Dodina, délicieusement vénéneuse en Richard, la mise en scène d’Itay Tiran fonctionne un peu trop par coups, voire par à-coups, pour imprimer un rythme suffisamment régulier capable de mettre l’ensemble sous tension constante, et de faire monter la pression jusqu’à l’asphyxie finale. Armé d’une série de chansons qui, malheureusement, peuvent perdre de leur puissance symbolique et signifiante lorsqu’elles parviennent aux oreilles de la plupart des spectatrices et spectateurs franco-français – à la manière de I Have No Other Country, dont Itay Tiran nous apprend, dans une interview accordée au Wiener Festwochen où il fut programmé l’an passé, qu’elle fut l’hymne des manifestations de masse contre Benyamin Netanyahou –, le metteur en scène a tendance à tenir un peu trop courte la bride de son propre geste et, au lieu de pousser les feux du délire cruel qu’il entend mettre en place, semble imposer une sorte de plafond à sa propre audace. Surtout, son adaptation du chef-d’oeuvre du grand Will mériterait d’être encore davantage resserrée pour gagner en nervosité et éviter de se perdre dans des palabres qui peuvent, de surcroit, être rendues particulièrement lourdes par la traduction de… François-Victor Hugo. Car toutes celles et tous ceux qui ne comprennent pas l’hébreu devront composer avec ce choix de surtitrage pour le moins étonnant tant il contraste avec la modernité de la mise en scène et, avec elle, des reflets du temps présent.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Richard III
Texte William Shakespeare
Mise en scène Itay Tiran
Traduction et bande originale Dori Parnès
Avec Evgenia Dodina, Doron Tavori, Israel (Sasha) Demidov, Gilad Kletter, Michal Weinberg, Yuval Scharf, Alexandre Senderovich, Paulo E. Moura, Eli Menashe, Noam Tal, Shir Sayag, Shlomi Bertonov, Maxim Rosenberg
Scénographie Eran Atzmon
Création sonore Michael Vaisburd
Production musicale Amit Poznansky
Création costumes Judith Aharon
Création lumière Gleb Filshtinsky
Chorégraphie Renana Raz
Vidéo Victor Sorokin
Assistanat à la mise en scène Yoav Dagan
Régie Yana Adamovsky
Garde-robe Alexandre Gatline, Alexandra Riseman
Accessoires Olga Berezin, Aliesia Dykan
Son Michael Vaisburd
Lumière Alexey Filimonov et Mark Levi
Maquillage Mariana Garaev
Backline Dmitrii Ostrovskii
Machinistes Andriy Kulish, Ilia Levintant, Dmitri Riseman
Musique de la bande originale D. Eilat, K. Elal, S. Argov, S. Artzi, N. Hirsch, U. Hitman, G. Koren, J. Rosenblum, N. Shemer
Paroles L. Goldberg, A Gilboa, U. Hitman, H. Hefer, N. Yonathan, E. Manoir, J. Rothblit, N. Shemer
Surtitrage Macha Zonina (adaptation de la traduction française de François-Victor Hugo)
Régie surtitrage Hannah ShatoProduction Théâtre Gesher
Durée : 2h50 (entracte compris)
Les Gémeaux, Scène nationale de Sceaux, en partenariat avec Malakoff Scène nationale et en complicité avec L’Azimut – Pôle National Cirque et le Théâtre de L’Onde – Centre d’art
du 14 au 26 mars 2026



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