Au Théâtre du Petit Saint-Martin, Alain Françon livre une version en demi-teinte du chef-d’oeuvre de Samuel Beckett où, en dépit de son talent et de son aisance, Dominique Valadié paraît supplanter les écarts textuels au lieu de les sonder.
Samuel Beckett fait partie des auteurs fétiches d’Alain Françon, et de ceux, à l’instar de Marivaux, Tchekhov et Ibsen, qui lui réussissent en théorie follement. Plus de dix ans après sa création au Théâtre de la Madeleine, avant sa reprise quelques mois plus tard au Théâtre de l’Odéon, on se souvient avec une étonnante précision de son Fin de partie, où Serge Merlin, Gilles Privat, Michel Robin et Isabelle Sadoyan faisaient des merveilles pour faire reluire les deux faces, comique et tragique, du théâtre beckettien. Créé en 2022 dans le cadre des Nuits de Fourvière, son En attendant Godot, emmené par André Marcon et Gilles Privat, jouissait du même caractère ambidextre, capable d’éclairer d’une lumière nouvelle ce classique parmi les classiques – dont il avait choisi une version différente de celle publiée aux Éditions de Minuit. Alors quand, dans la foulée de sa belle Séparation donnée à la rentrée aux Bouffes Parisiens, fut annoncée la création d’Oh les beaux jours ! avec sa comédienne fétiche Dominique Valadié dans le rôle de Winnie, l’eau ne pouvait que nous monter à la bouche, tant tous les indicateurs apparaissaient au vert. Et l’on rêvait alors de retrouver la même émotion que lorsque Catherine Frot s’était, en 2012, brillamment laissée engloutir par le mamelon beckettien sous la houlette de Marc Paquien. Las, c’est finalement une expérience en demi-teinte en regard de ces espérances qu’Alain Françon livre sur la scène du Petit Saint-Martin.
Pourtant, le cadre scénique aussi curieux que malicieux imposé par le dramaturge irlandais est là, et bien là. Grâce au savoir-faire scénographique toujours aussi précis et magistral de Jacques Gabel, c’est, après deux spasmes musicaux aux tonalités stridentes – les fameuses sonneries –, en plein désert – sorte de version radicale de l’« étendue d’herbe brûlée » voulue par Beckett –, et sous un soleil de plomb, que Winnie apparaît. Loin d’être totalement libre de ses mouvements, cette femme, que l’on devine d’âge mûr tant elle ne cesse de chérir le « vieux style », est enlisée jusqu’à la taille, sans que cette situation ne semble la gêner le moins du monde. Au lieu de se plaindre de sa piteuse condition, elle s’avère étonnamment rayonnante. « Encore une journée divine », s’exclame-t-elle sans coup férir, tandis que son mari Willie pique un petit somme derrière le monticule. En même temps qu’un brossage de dents minutieux, c’est d’ailleurs à lui qu’elle tente de s’adresser pour le sortir de la torpeur dans laquelle il paraît avoir l’habitude de se complaire, sans que ses harangues ne soient toujours suivies d’effets. « Je t’en prie, mon chéri, ne te rendors pas, je pourrais avoir besoin de toi », le supplie-t-elle de façon tout aussi énigmatique que ces bribes de phrase qu’elle lâche entre deux gestes mécaniques et qui, peu à peu, dessinent le portrait d’une femme qui attend son inéluctable et impossible fin, avec une légèreté et un sourire aux lèvres qui désarçonnent et émeuvent, là où la logique – mais nous sommes dans le théâtre de l’absurde – voudrait que la lutte, la plainte et les larmes l’emportent.
Et c’est dans cet écart, tout à la fois ironique et dramatique, comique et tragique, qu’Oh les beaux jours ! trouve toute sa beauté, sa puissance et sa justesse sur la condition humaine. Accompagnée par Alexandre Ruby dont, personnage de Willie oblige, les grommellements supplantent les tirades en bonne et due forme, Dominique Valadié s’empare du rôle de Winnie avec l’aisance scénique qu’on lui connaît, et lui donne l’allure, a priori paradoxale, d’une petite fille enfermée dans l’enveloppe physique d’une femme dotée d’un certain vécu, comme si elle avait métabolisé dans un seul corps l’histoire d’une vie entière. Un temps séduisante, son interprétation se fait néanmoins rapidement, et c’est là que le bât blesse, un brin univoque et frôle parfois le cabotinage, du à certaines facilités sur laquelle la comédienne paraît se reposer pour dérouler son Beckett. Là où Alain Françon, qui, avec la complicité de Nicolas Doutey, s’est appuyé sur les notes de mise en scène du dramaturge irlandais compilées dans un carnet publié en 1985, a pour habitude de décortiquer chaque phrase, chaque mot, chaque virgule pour atteindre le coeur battant des textes, tout se passe ici comme si cette exploration préalable avait été moins minutieuse qu’à l’accoutumée. Dès lors, Dominique Valadié semble recouvrir avec son jeu le texte beckettien plutôt que d’en dénicher les failles, d’en épouser les soubresauts et d’en sonder les espaces. De quoi donner à ce Oh les beaux jours ! le goût d’une performance qui, aussi maîtrisée soit-elle, sous-exploiterait la fertilité du terreau textuel dont elle s’empare.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Oh les beaux jours !
de Samuel Beckett
Mise en scène Alain Françon
Avec Dominique Valadié, Alexandre Ruby
Dramaturgie Nicolas Doutey
Décor et costumes Jacques Gabel
Lumières Jean-Pascal Pracht
Maquillages coiffures Cécile Kretschmar
Assistant mise en scène Maxime TerlinProduction Théâtre de la Porte Saint-Martin
Coproduction Théâtre des nuages de neigeDurée : 1h20
Théâtre du Petit Saint-Martin, Paris
du 13 novembre 2025 au 17 janvier 2026



Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !