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« CAPRA », allez-y voir

A voir, Albi, Annecy, Bordeaux, Chambéry, Festival d'Avignon, Les critiques, Montpellier, Nantes, Paris, Saint-Denis, Saint-Etienne, Strasbourg, Théâtre
CAPRA (une chèvre) de Jeanne Candel au Festival d'Avignon
CAPRA (une chèvre) de Jeanne Candel au Festival d'Avignon

Photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Spectacle touffu et modeste, inventif et débordant, CAPRA (une chèvre) de Jeanne Candel met sur l’établi l’imagination et l’acte d’écriture – un enjeu cheminant dans d’autres spectacles de ce Festival d’Avignon –, offrant une pérégrination sensible et profonde.

Au commencement, il y a la musique. Après… après il y aura tout le reste, à tel point qu’à vouloir évoquer CAPRA (une chèvre) l’on risque de se retrouver à inventorier un aussi loufoque qu’interminable bazar. Pour leur nouvelle création, la metteuse en scène Jeanne Candel et son équipe – les virtuoses comédien·nes et musicien·nes Vladislav Galard, Pauline Huruguen, Sarah Le Picard, Léo-Antonin Lutinier, Laure Mathis, Matthieu Naulleau et Thibault Perriard – continuent de creuser leur sillon, celui d’un théâtre composite articulant musique et théâtre, burlesque et mélancolie, tragique et poésie. En entrelaçant également références et histoires – sans que les premières n’étouffent par une position de surplomb, ni que les secondes ne livrent tous leurs mystères –, la compagnie la vie brève invente à chaque fois un autre chose singulièrement enraciné dans les spectacles qui l’ont précédé.

Au sujet de ce CAPRA (une chèvre) l’on ne saura que conseiller d’aller y voir. De passer outre le léger ennui que l’on risque parfois de ressentir face à quelques longueurs, de ne pas s’en tenir à une tendance à la joliesse, à un souci de la séduction parfois trop volontariste et aimable, tant les spectacles aussi fantaisistes et ouverts, permettant de cheminer librement, sont rares. Cette pérégrination, donc, débute par la musique. Arrivant le premier sur scène – alors uniquement occupée par des instruments de musique à jardin –, le personnage de Pauline Huruguen s’installe à l’un des pianos. Cette autrice, qui nous expliquera ensuite avoir choisi pour pseudo « Capra » (symbole de Dinoysos, dieu considéré comme étant à l’origine du théâtre), est alors enceinte jusqu’au cou. C’est de sa propre histoire qu’elle va accoucher, et c’est d’elle, littéralement, que naît le spectacle, dans une première séquence forte visuellement, où sur un voile est inscrit : « Nous allons nous servir du théâtre pour regarder à l’intérieur de cette femme ».

Dont acte, et après avoir expliqué son pseudo – lié au rapprochement pour elle entre le travail d’écriture (à l’accouchement laborieux, sic) et le comportement d’une chèvre, qui passe 23 heures à essayer de savoir comment s’échapper et une heure à le faire – l’exploration des mondes de Capra débute. Au fil des fragments soutenus par des compositions allant du free jazz à la fanfare funéraire, l’on croise le strip-tease d’un chevalier en armure, une séquence de bowling humain, des nonnes grecques préparant patiemment leur suicide collectif, les visites fréquentes d’une amie morte, les (autres) passages fréquents d’un troubadour errant, les évocations d’œuvres picturales comme littéraires, la cuisson d’un cœur au fer à repasser, le transport d’une maquette de maison pour ancrer ses souvenirs dans des lieux, etc.

Réunissant – comme c’est le cas dans chacune des créations de Jeanne Candel depuis 2012 – théâtre et musique, CAPRA (une chèvre) compose un puzzle ample et intime, dont le·a spectateur·rice peut en toute liberté agencer les pièces éparses. Ce spectacle qui ne recourt qu’à quelques modestes accessoires et objets (brouette, seaux, théière) met au travail, plus ou moins en sourdine selon les séquences, ce que la poésie fait, permet, transmet, conserve ; ainsi que la nécessité de la mémoire comme carburant à l’imaginaire et à la création. Parmi ses sources, Jeanne Candel cite volontiers L’art de la mémoire, où l’historienne Frances Yates étudie les différentes conceptualisations de la mnémotechnie, et La peinture à Dora de François Le Lionnais, livre dans lequel cet ingénieur, mathématicien et co-fondateur de l’Oulipo raconte, entre autres, comment il décrivit quotidiennement à un ami des peintures lors de leur internement dans un camp de prisonniers en Allemagne en 1944. Mais le spectacle excède ces seuls écrits et d’autres textes – citons Au bonheur des morts de la philosophe Vinciane Despret – infusent largement le spectacle, les signes et évocations s’entrechoquant, se sédimentant.

La forme sensible et articulée, balançant entre trivial et philosophie, porte en son cœur des dialogues fertiles. Il y a le rapport entre morts et vivants, ce que les premiers font (faire) aux seconds. Il y a les conversations avec des spectacles antérieurs, comme BAÙBO, avec le retour du mur-page blanche, sorte de fond de scène à nu où les femmes attendent ensemble. Il y a l’importance des lieux et des images, des silences et des mots, pour se souvenir et, donc, imaginer. Il y a la place de la poésie orale, chantée, du conte – et, à ce titre, la récurrence du troubadour, clownesque Léo-Antonin Lutinier, dépasse la galéjade – et celle de l’écriture. Il y a cette façon de tricoter ensemble dans un jeu de pistes fertile et sensible toutes ces données – sans grandiloquence, comme l’on partirait au milieu d’une phrase – et de rappeler que, quelle que soit la forme choisie, le récit oral ou l’écriture – tous deux au cœur de l’ouvrage de Le Lionnais –, tous deux permettent de (sur)vivre et transmettre les œuvres, de partager des histoires à plusieurs, et donc en plus grand.

caroline châtelet – www.sceneweb.fr

CAPRA (une chèvre)
de et avec Jeanne Candel, Vladislav Galard, Pauline Huruguen, Sarah Le Picard, Léo-Antonin Lutinier, Laure Mathis, Matthieu Naulleau, Thibault Perriard
Mise en scène Jeanne Candel
Direction musicale Thibault Perriard
Collaboration artistique Marion Bois
Assistanat à la mise en scène Eléonore Barrault
Scénographie Lisa Navarro
Costumes Pauline Kieffer
Assistanat aux costumes Constant Chiassai-Polin
Lumière François Fauvel
Assistanat lumière Marie-Lou Poulain
Régie générale et plateau Sarah Jacquemot-Fiumani
Peinture décor Suzanne Arhex et Marie Maresca
Toile peinte Nathalie Deveau, Youssef Madloum, Claude Stéphane
Régie lumière François Fauvel et Marie-Lou Poulain
Régie plateau et habillage Constant Chiassai-Polin
Construction du décor Ateliers de Mixt à Nantes
Confection des costumes Ateliers du Théâtre National de Strasbourg

Production la vie brève – Théâtre de l’Aquarium
Coproduction Théâtre Garonne, Scène européenne – Toulouse, La Comédie de Saint-Étienne – CDN, Scène nationale d’Albi-Tarn, Mixt – Terrain d’Arts en Loire Atlantique, TGP – Théâtre Gérard Philipe – Saint-Denis, La Criée – Théâtre National Marseille, Théâtre des 13 vents, CDN, Montpellier, Malraux, Scène nationale Chambéry-Savoie, TNBA, Théâtre National Bordeaux Aquitaine, Bonlieu, Scène nationale d’Annecy, Festival d’Avignon, Théâtre National de Strasbourg, CCAS – les Activités Sociales de l’Énergie
Soutien Onassis Air dans le cadre de la plateforme Prospero, cofinancée par le programme Creative Europe ; Spedidam
Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National
Soutien pour le 80e Festival d’Avignon Activités Sociales de l’énergie, Spedidam

Durée : 1h55

Festival d’Avignon, Gymnase du lycée Mistral
du 19 au 25 juillet 2026, à 18h (relâche le 22)

Bonlieu Scène nationale, Annecy
les 4 et 5 novembre

Théâtre Gérard Philipe, CDN de Saint-Denis
du 2 au 13 décembre

Mixt terrain d’arts en Loire-Atlantique, Nantes
du 16 au 18 décembre

Théâtre national de Strasbourg
du 6 au 16 janvier 2027

Théâtre de l’Aquarium, Paris, dans le cadre de BRUIT – Festival théâtre et musique
du 20 janvier au 7 février

Malraux, Scène nationale Chambéry-Savoie
les 10 et 11 février

La Comédie de Saint-Étienne – CDN
du 2 au 4 mars

tnba, Théâtre national Bordeaux Aquitaine
du 9 au 12 mars

Scène nationale d’Albi-Tarn
les 21 et 22 avril

Théâtre des 13 vents, CDN de Montpellier
du 27 au 29 avril

21 juillet 2026/par Caroline Chatelet
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