Très attendu pour son sujet – un ultrariche dans son bunker – et sa metteuse en scène, Marion Siéfert, qui traque régulièrement dans son théâtre les conséquences de l’essor des nouvelles technologies sur nos vies, Bunker déçoit. La faute essentiellement à une dramaturgie mal fagotée.
Et si Marion Siéfert avait plus l’art des dispositifs que celui de raconter des histoires ? Elle qui nous avait enthousiasmés avec des formes performatives, telles Le Grand Sommeil ou _jeanne_dark_, avait déjà basculé, à l’occasion de la création de Daddy, dans une forme plus narrative, un brin décevante. Avec Bunker, présenté au Festival d’Avignon, la metteuse en scène et Matthieu Bareyre, qui coécrivent à nouveau ce spectacle, peinent encore à concevoir une action qui soutienne l’intérêt. Dans Bunker, il semble en effet que, dès le début, tout soit dit. Le père, riche patron d’une société d’hydrocarbures, vient de se faire implanter une IA dans le cerveau et vit dans son bunker avec sa fille qui refuse désormais de parler, tandis que son chirurgien coach de vie, le si inquiétant Lorenzo Lefebvre, prend petit à petit le pouvoir sur lui et que sa mère lui parle à distance. Quant à son fils, il est fâché avec lui.
Voilà un casting de personnages et de situations qui aurait pu produire une fable originale, mais Marion Siéfert se contente de creuser durant 2h30 ce paysage qui n’évoluera qu’à la marge. Ce n’est pas un problème en soi. Les rebondissements ne font pas règle. Il n’y a aucune obligation à tricoter des histoires qui créent du suspens. Seulement, à force de surplace, cet univers, qui avait tout de passionnant sur le papier, s’avère bien insipide. Et comme il n’y a pas grand-chose qui prenne le relais de la situation initiale, le plateau ne prend pas vie. Le propos critique du spectacle au sujet de ces ultrariches, qui creusent les inégalités et se construisent des bunkers pour se protéger des populations démunies et des conséquences environnementales de leurs activités, est pourtant clair. En ligne de mire : le techno-féodalisme, le règne interminable et meurtrier des hydrocarbures et aussi – ce qui fait prendre une autre direction au propos – cette génération des boomers encore nourrie au patriarcat et au productivisme qui ne sait pas aimer ses enfants. Comme souvent dans ses spectacles, Marion Siéfert installe un personnage d’adolescente en souffrance. C’est Janice Bieleu, qu’on avait découverte dans Du sale, qui endosse ce rôle silencieux. Elle démarre par une chorégraphie plutôt guerrière avec deux couteaux en main et accompagnera une autre scène de flèches décochées à partir de son arc. Au conflit social se superpose un conflit de générations qui se finira dans les grincements d’un harmonica.
À défaut d’une véritable intrigue, le spectacle procède donc par tableaux successifs : l’opération, la séance de sport, l’habillage en Napoléon qui deviendra petit marquis, l’intrusion d’une bête humaine sanguinolente, la perte de la parole… Autant de signes qu’on décrypte rapidement et qui ne font pas événement. S’il n’y avait qu’une scène à retenir, ce serait sans doute celle du repas, quand descend des cintres un impressionnant poulpe géant entre Paul et sa fille, qui s’entête, donc, à ne pas parler. Devant alors faire la conversation tout seul, le père s’enferre, se contredit, se met en colère, puis se radoucit. Charles-Henri Wolff, qui porte le spectacle avec conviction et talent dans cette diction ultra rapide et de peu d’émotion d’homme augmenté, y fait naître enfin une forme de théâtralité. « Merde à la fin », s’énerve-t-il, et ses paroles perdent leur valeur du simple fait que c’est un silence qui les accueille. C’était d’ailleurs l’un des buts affichés du spectacle : dénoncer la dévalorisation du langage que produit depuis pas mal de temps notre société mercantile et que va porter à incandescence l’IA, destinée à produire jusqu’à épuisement de leur sens des mots qu’elle aura piochés et assemblés par ailleurs. Son immédiateté et sa puissance de calcul font réagir Paul à vitesse grand V dans ses spéculations financières sur les matières premières avant de causer à son cerveau, et subséquemment à sa faculté de langage, des dommages irréversibles.
Dans la ligne droite de ses précédents spectacles, Marion Siéfert prend pour fil rouge l’effet que produisent les nouvelles technologies sur nos vies. Le sujet est passionnant et s’inscrit plus largement dans l’interminable dérive néo-libérale, libertarienne désormais, de nos sociétés. Les choix scénographiques forts du spectacle – le vaste plateau vide n’accueille que quelques lances et bouches à incendie qui se meuvent d’elles-mêmes, presque imperceptiblement, sur le sol et une ribambelle de sorties de secours, dont les panneaux verts qui les surplombent forment l’illusion de tourner en rond – fonctionnent parfaitement pour donner l’impression que la vaste cage de scène transformée en bunker est le lieu d’un vide existentiel. On imaginait les abris des ultrariches remplis de salles de jeux, de piscines et de personnel aux ordres, mais, ici, ce sont bien la solitude et le sentiment de néant qui prédominent. Ce roi du pétrole qui se laisse dominer par sa mère et son chirurgien acquiert finalement un certain capital compassion en même temps qu’il acte le grand renversement des valeurs que produisent nos sociétés contemporaines. Comme un héros shakespearien déchu de son pouvoir, un Faust rattrapé par son pacte, tout juste capable de dire à ses enfants « Je vous demande pardon de vous avoir mal aimé », il avait pourtant l’étoffe d’un grand.
Eric Demey – www.sceneweb.fr
Bunker
Texte Matthieu Bareyre, Marion Siéfert
Mise en scène Marion Siéfert
Avec Janice Bieleu, Monica Budde, Lorenzo Lefebvre, Charles-Henri Wolff
Dramaturgie Matthieu Bareyre
Concept et réalisation scénographie Nadia Lauro
Son Patrick Jammes
Lumière Manon Lauriol
Costumes Chloé Courcelle
Musique de Flux Mental et de La Mère Gaspar Claus
Assistanat à la mise en scène Noa Landon
Régie générale Chloé Bouju
Régie plateau et accessoires Charlotte Arnaud
Maître d’armes couteaux papillons Didier Beddar
Chorégraphie Les Trois Petits Cochons Patric Kuo
Coaching jeu de Janice Bieleu Ariane Schrack
Co-fabrication des éléments scénographiques Marie Maresca et Charlotte Wallet (Animaux et objets), Comédie de Genève (Menuiserie et équipements lumineux)
Création et réalisation du masque et du costume de « la bête » Lou ThonetProduction Ziferte Productions
Soutien Fondation d’entreprise Hermès et pour le 80e Festival d’Avignon Institut français du Royaume-Uni
Coproduction Comédie de Genève, T2G Théâtre de Gennevilliers CDN, Points Communs Nouvelle Scène nationale de Cergy-Pontoise / Val d’Oise, Théâtre national de Strasbourg, Les Célestins Théâtre de Lyon, Festival d’Automne à Paris, Festival d’Avignon, Bonlieu Scène nationale Annecy, Châteauvallon Liberté Scène nationale (Toulon), Théâtre Garonne Scène européenne de Toulouse, Le Parvis Scène nationale Tarbes – Pyrénées, Scène nationale d’Albi-Tarn, TSQY Scène nationale (Saint-Quentin-en-Yvelines)Résidence T2G Théâtre de Gennevilliers CDN, Points Communs Scène nationale de Cergy-Pontoise, Comédie de Genève, Châteauvallon Liberté Scène nationale (Toulon), Houdremont Centre culturel de la Courneuve, la Ménagerie de Verre, la Commune – CDN d’Aubervilliers.Pour la création de Bunker, Marion Siéfert et Matthieu Bareyre ont bénéficié d’une résidence artistique dans deux services de l’hôpital Pitié-Salpêtrière, dans le cadre du programme Culture-Santé mené par le Festival d’Automne à Paris avec l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris. La Compagnie Ziferte Productions est conventionnée par la Drac Île-de-France. Spectacle financé par la région Ile-de-France. Marion Siéfert est artiste associée au T2G Théâtre de Gennevilliers CDN et à Points Communs Nouvelle Scène nationale de Cergy-Pontoise.
Durée : 2h30
Festival d’Avignon, La FabricA
du 19 au 25 juillet 2026, à 11h ou 18h (relâche le 22)T2G Théâtre de Gennevilliers – Centre Dramatique National, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
du 17 au 28 septembreFriche la Belle de Mai, Marseille, dans le cadre du festival Actoral
les 3 et 4 octobreThéâtre de la Cité Internationale, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris et du Festival Transforme
du 8 au 10 octobreMalakoff Scène nationale, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
les 14 et 15 octobreThéâtre national de Strasbourg
du 3 au 13 novembredeSingel, Anvers (Belgique)
les 4 et 5 décembrePoints Communs, Nouvelle Scène nationale de Cergy-Pontoise, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
les 16 et 17 décembreLa Comédie de Clermont-Ferrand – Scène nationale, dans le cadre du Festival Transforme
les 19 et 20 janvier 2027Les Célestins, Théâtre de Lyon
du 26 au 30 janvierBonlieu Scène nationale Annecy
les 2 et 3 févrierLa Comédie de Genève (Suisse)
du 9 au 12 févrierLe Quai CDN Angers, dans le cadre du Festival Conversations
les 22 et 23 marsChâteauvallon-Liberté, Scène nationale, Toulon
les 15 et 16 avrilLe Tangram, Scène nationale, Évreux, dans le cadre du festival Les AnthropoScènes
le 18 mai 2027Théâtre National de Bretagne, Rennes, dans le cadre du Festival Transforme
du 26 au 28 maiLe Lieu Unique, Nantes
les 2 et 3 juin





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