Au long de son dernier solo créé au Kunstenfestivaldesarts, Boris Charmatz déploie un cabaret expressionniste où apparaissent des gestes angoissants, dérangeants et torturés. Son corps vulnérable mis à nu fait jaillir le potentiel évocatoire de la danse.
Une bulle de salive. En équilibre précaire sur les lèvres de Boris Charmatz, elle reflète les lumières jaunes des néons fixés en ligne au plafond. Tête renversée en arrière, le performeur avance à pas prudents, s’arrête au milieu de la scène, avant de débuter une danse étrange. Le chorégraphe quinquagénaire, à la tête de la compagnie Terrain et ancien directeur du Tanztheater Wuppertal, livre avec Muette un solo à l’expressivité athlétique, qui expose un corps tourmenté et vulnérable.
D’abord, il se tient dans un coin de la scène, face au mur, puis se déshabille. D’enfant puni, il devient une statue vulnérable et incarne une série de saynètes, intenses et torturées, toujours nu comme un ver : il boxe un adversaire invisible, arque les jambes dans une posture guerrière ou contorsionne son bras vers l’arrière, comme si on tentait de lui arracher. La bouche tordue ou grande ouverte, comme pour laisser échapper un cri muet, il déploie cette danse expressionniste quasiment dans le silence, seulement accompagné par son souffle retenu et le grincement de ses orteils sur le sol, qui trépignent sur les gouttes de sueur. Cette accumulation de tensions des muscles, tendons et articulations se fait presque entendre dans le silence et donne le ton de la performance.
Ce silence exacerbe d’ailleurs les maux de ce mime tourmenté, qui inspire la pitié et le malaise. Doit-on y voir un exercice de style, une mise à l’épreuve des performances et possibilités du corps du danseur ? Serait-ce un conte tragique, une complainte, ou le récit gestuel de traumas, d’épreuves et d’enfermement psychologique ? Bien que dépouillé – les lumières chaleureuses (jaunes, orangées, roses) conçues par Yves Godin sont à la fois la scénographie et le costume –, ce solo déborde d’histoires.
On croirait voir apparaître la scène mythologique du supplice de Prométhée, dont le foie est rongé éternellement, ou les visages monstrueux des gargouilles des cathédrales ou des scènes de soldats sur le champ de bataille. Boris Charmatz déploie la puissance évocatrice de la danse avec une grande économie de moyens sur scène. Jamais vraiment de face, il approche le public de biais, en se tenant de profil ou en regardant la salle du coin de l’oeil, accentuant le sentiment d’étrangeté, tout en maintenant une distance qui permet d’appréhender cette violence moins frontalement.
Ce qui aurait pu être un ego trip, la démonstration de force et de virtuosité d’une figure de proue de la danse contemporaine, se révèle être une parenthèse vulnérable et touchante. À la fois prolongement et dépassement du solo SOMNOLE (2021), où le chorégraphe sifflait entre éveil et sommeil, Muette propose un projet similaire et plus radical. L’exposition de ce corps à la fois fort et vulnérable, parfois monstrueux, joue avec des émotions dérangeantes et dévoile des fragilités souvent cachées. La prise de risques est réussie.
Belinda Mathieu – www.sceneweb.fr
Muette
Chorégraphie et interprétation Boris Charmatz
Assistante chorégraphique Magali Caillet Gajan
Lumières Yves Godin
Régie générale Fabrice Le FurProduction Terrain
Coproduction Kunstenfestivaldesarts, Charleroi danse, Sadler’s Wells, Tainan Arts Festival, MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, CND Centre national de la danse, le phénix – scène nationale de Valenciennes, Festival d’Avignon, Tanztheater Wuppertal Pina Bausch, Chaillot Théâtre National de la Danse, Romaeuropa Festival, Cango Centro produzione della danza Firenze, ImPulsTanz – Vienna International Dance Festival
Avec le soutien de Dance Reflections by Van Cleef & Arpels, la Ammodo Foundation, la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon – Centre national des écritures du spectacle, la Briqueterie CDCN du Val-de-Marne, Centre Pompidou – Metz, Espace Pasolini, le Gymnase CDCN – Roubaix Hauts-de-FranceTerrain bénéficie du soutien du ministère de la Culture – DRAC Hauts-de-France et de la Région Hauts-de-France. Boris Charmatz/Terrain est associé à la Maison de la Culture d’Amiens.
Durée : 50 minutes
Kaaitheater, Bruxelles (Belgique), avec Charleroi danse, dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts
du 21 au 28 mai 2026Kasino am Schwarzenberplatz, Vienne (Autriche), dans le cadre d’ImPulsTanz
du 10 au 12 juilletFestival d’Avignon, Chartreuse de Villeneuve lez Avignon
du 17 au 24 juillet, à 18h30Mattatoio, Rome (Italie), dans le cadre du Romaeuropa Festival
du 2 au 4 octobre


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