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« Au-delà de toute mesure », dans le musée idéal d’Elsa Agnès

A voir, Les critiques, Montpellier, Paris, Théâtre
Au-delà de toute mesure d'Elsa Agnès
Au-delà de toute mesure d'Elsa Agnès

Photo Simon Gosselin

Avec Au-delà de toute mesure, Elsa Agnès signe un premier spectacle au charme étrange. Sur scène avec les excellents Catherine Vinatier et Matteo Renouf, elle déploie une fable absurde située dans un musée imaginaire où la rencontre entre peinture et théâtre vire à l’utopie.

Vêtus de costumes de gardien de musée en tous points identiques, assis tous deux bien droit sur des chaises situées non loin d’un distributeur automatique à nourriture, mâchant au même rythme un même sandwich triangle dont on ne tardera pas à connaître la composition – au thon, avec de la mayonnaise qui donne au tout un « bon goût » –, Elsa Agnès et Matteo Renouf placent Au-delà de toute mesure sous le signe de l’absurde. Installés derrière une ligne blanche dont on comprendra bientôt qu’elle sépare la salle de pause des employés du musée où se situe la pièce de l’une de ses salles d’exposition, les deux comédiens ont la parole rare, l’attitude empruntée et les silences longs de ceux qui ont du mal avec l’existence. L’élégante scénographie signée Aliénor Durand est aussi minimaliste que le jeu des deux gardiens, qui ont tout l’air de ne vouloir exister que par leur costume, dans leur fonction de surveillance et leur état d’attente. Composé pour l’essentiel des éléments décrits plus tôt, et côté expo d’une banquette rouge située au centre du plateau, de murs en imitation marbre et d’une porte, le décor esquisse un espace muséal plutôt que de chercher à le représenter pleinement. Les béances que laissent les protagonistes entre leurs répliques aussi courtes que chez Beckett, auquel on pense immanquablement, nous laissent le loisir de détecter des choses qui clochent dans ce paysage intérieur.

Au-dessus de la porte, un « VII » fait planer un mystère que l’on peut supputer biblique. Un grand rideau flotte à jardin, au-dessus de deux blocs gris à la nature elle aussi énigmatique. La lumière en clair-obscur, que l’on doit à Thomas Cany, complète avec finesse le premier tableau du spectacle. Ce terme, « tableau », est loin d’être gratuit ici : si nulle œuvre n’est accrochée aux murs en cette scène d’ouverture, tout est très fortement pictural dans Au-delà de toute mesure. Le grand soin accordé à chaque élément du spectacle, jusque dans les moindres détails, place Elsa Agnès du côté des metteurs en scène qui, sans aller jusqu’à pratiquer une écriture de plateau, s’en rapprochent en donnant une importance égale à toutes les techniques et tous les savoir-faire impliqués dans une création théâtrale. Pour une artiste aux commandes de sa première mise en scène, pareil degré de recherche globale est des plus remarquables. La comédienne, formée à l’École nationale supérieure de Montpellier et que l’on a pu voir dans les spectacles de Guillaume Vincent, André Wilms, Tiago Rodrigues ou encore Chloé Dabert, se révélait déjà comme autrice avec Le Caméléon (2023) mis en scène par Anne-Lise Heimburger. Au-delà de toute mesure est donc pour elle une étape supplémentaire dans l’appréhension du fait théâtral, et il y a d’autant plus lieu de s’en réjouir qu’elle pose là un geste à l’écart des grandes tendances de l’époque. La fable que les comédiens déploient de façon fragmentaire, au rythme de leurs personnages dont les mécanismes relationnels sont bien enrayés, et qui mettent donc le temps de la représentation à dévoiler la nature du mal-être qui les tient attachés à leur musée comme des noyés à une seule bouée de sauvetage, ne se réduit à aucun sujet.

Le charme étrange, décalé d’Au-delà de toute mesure épouse le retrait hors du monde de ses trois personnages – car Elsa Agnès et Matteo Renouf ne tardent pas à être rejoints par une troisième actrice, Catherine Vinatier, qui incarne une visiteuse particulièrement assidue et aussi loquace que les gardiens sont taciturnes. Le lieu où se rencontrent les personnages, dont on apprend sur le tard qu’ils s’appellent Marie, Giovanni et Violaine, est une pure construction théâtrale. La scène, pour Elsa Agnès, est en effet un espace où rassembler toutes les peintures de la Renaissance qui la fascinent : celles du Caravage surtout, mais aussi de Parmigianino et de Lorenzo Lotto. Le Portrait du jeune homme dans son cabinet de ce peintre est le seul qui apparaît physiquement au plateau, et ce à plusieurs reprises : d’abord accroché à une cimaise qui s’invite comme par magie – la scénographie a tout de la boîte noire, striée de lumières sans cesse changeantes, superbes –, puis entre les bras de Giovanni qui s’adresse à lui comme à un confident. Les autres tableaux parmi lesquels évoluent gardiens et visiteuse existent soit uniquement par leur parole – on pense alors à Des caravelles et des batailles d’Éléna Doratiotto et Benoît Piret, où une œuvre prend corps par la seule description qui en est faite –, soit grâce à des projections qui viennent brièvement remplir un coin de mur ou un autre. C’est dans ces moments où elle dévie de sa ligne suspendue, hors du temps et des bruits du monde, que la pièce perd un peu de sa force.

En faisant apparaître La Madeleine repentante ou encore Judith et Holopherne du Caravage, le drôle de huis clos et la bizarre et touchante équipée que l’on voit naître et croître en complicité sous nos yeux sont ramenés à des langages plus connus. Les récits de leur vie vers lesquels s’acheminent Marie, Giovanni et Violaine, tandis que se brouillent les frontières entre salles de pause et d’expo, font le même effet que les peintures. En attribuant une cause psychologique à l’attitude rebelle de Marie, à la fragilité de Giovanni et à la logorrhée de Violaine, ces monologues auxquels se livrent successivement chacun des membres du trio pour expliquer leur attachement au musée referment l’imaginaire qui, jusque-là, était grand ouvert à toutes les pistes, à tous les possibles. Avant cette résolution partielle, dont on devine qu’elle débouchera sur une libération des personnages, la rencontre entre eux et le rituel aux accents bachiques qui scelle leur amitié en une nuit passée au musée est toutefois d’une bien belle et riche étoffe, de celles qui habillent les rêves. La grande acuité de regard et d’attention que sollicite Au-delà de toute mesure tient en grande partie aux trous multiples, aux manques qui habitent l’essentiel de la pièce ; lorsque ces derniers sont comblés, même partiellement, la relation entre scène et salle perd de son intensité. Reste qu’Elsa Agnès, Matteo Renouf et Catherine Vinatier nous auront menés en un endroit de grande liberté, où la fantaisie devient un projet collectif, presque une utopie.

Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr

Au-delà de toute mesure
Texte et mise en scène Elsa Agnès
Avec Elsa Agnès, Matteo Renouf, Catherine Vinatier
Collaboration à l’écriture et à la mise en scène Adèle Chaniolleau
Costumes Marie La Rocca
Scénographie Aliénor Durand
Lumières, vidéo Thomas Cany
Son Auréliane Pazzaglia
Construction du décor Atelier décor du ThéâtredelaCité
Réalisation des costumes Atelier costumes du ThéâtredelaCité – Nathalie Trouvé
Travail vocal, voix Jeanne-Sarah Deledicq
Réalisation de la tête de Goliath Gwendoline Bouget
Régie générale, régie lumières Arno Seghiri
Stages assistanat à la mise en scène Perrine Magne, Amélie Garcia-Dupuis
Voix audioguide Florian Onnéin
Habillage Esther Amilien
Régie son Camille Gateau
Régie plateau ArNo Seghiri, Mohamed Rezki, Vivien Simon
Musique enregistrée chant choral des élèves de la classe de la Comédie promotion 25-27, chant de Jeanne-Sarah Deledicq, trombone de Thomas Cany

Production Comédie – CDN de Reims
Coproduction Théâtre des 13 vents – CDN de Montpellier
Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National
Avec le soutien de l’Atelier de construction décors et de l’Atelier de costumes du ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie
Coréalisation Théâtre de la Tempête

Durée : 1h30

Théâtre de la Tempête, Paris
du 13 mars au 12 avril 2026

Théâtre de la Vignette, en co-accueil avec le Théâtre des 13 Vents – CDN de Montpellier
du 14 au 16 avril

17 mars 2026/par Anaïs Heluin
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