Après Vudú (3318) Blixen et DÄMON. El funeral de Bergman, la performeuse espagnole Angélica Liddell conclut sa Trilogie des funérailles en s’unissant à l’écrivain japonais Yukio Mishima pour réhabiliter, avec force et douceur, le passage de vie à trépas.
Histoire de poser le cadre aussi strict qu’étroit, à l’image de la relation qu’elle entretient avec Yukio Mishima et l’ensemble de son oeuvre, Angélica Liddell se place d’entrée de jeu en regard de l’écrivain japonais. « En 2010, j’ai entrepris de préparer mon suicide, raconte-t-elle en voix off dès les premières secondes. J’ai choisi un endroit approprié chez moi, un endroit capable de supporter le poids de mon corps, les coups de pied dans les airs et les convulsions avant la mort. […] J’ai pris des photos du simulacre pour savoir ce que les gens verraient quand ils me trouveraient morte. » Et la performeuse de projeter deux clichés où, au loin, le visage masqué, le corps d’une femme nue se tient sur un tabouret, un foulard noué autour du cou et accroché à un placard, avant de reprendre : « Quand Yukio Mishima a sorti son film Yūkoku, rites d’amour et de mort, la représentation filmée de son propre suicide rituel, j’étais dans le ventre de ma mère. Je suis hantée par l’idée que j’étais dans le ventre de ma mère pendant que Mishima songeait à son éventration. » Contrairement à Angélica Liddell, l’auteur nippon ne s’est pas satisfait de la mise en scène, du « simulacre » de sa mise à mort. Le 25 novembre 1970, alors qu’il est à la tête d’une milice nationaliste japonaise, le Tatenokai, vouée à assurer la protection de l’empereur et désirant restaurer son pouvoir politique, Yukio Mishima se rend au quartier général des forces d’autodéfense et tente de les pousser à se lancer dans un coup d’État militaire. Devant l’hostilité des soldats en présence, l’homme renonce et met fin à ses jours par seppuku, une forme rituelle de suicide par éventration qui n’est pas sans rappeler une scène précisément décrite, dix ans plus tôt, dans son ouvrage Patriotisme, et qui donne aujourd’hui son titre au troisième volet de la Trilogie des funérailles d’Angélica Liddell.
Après le sublime Vudú (3318) Blixen et le plus discutable DÄMON. El funeral de Bergman, l’artiste espagnole continue son pas de deux avec la mort qu’elle regarde une fois de plus, avec l’air bravache qu’on lui connaît, au fond des yeux. Marquée par le suicide d’une femme qu’elle a vue, le 7 janvier 2024, se jeter d’une terrasse de la Grand Vía, à Madrid, hantée par « le bruit de son corps quand il a heurté le sol » qui, dit-elle, la « poursuit depuis comme un acouphène assourdissant », Angélica Liddell remet en perspective cet acte brutal afin de le dégager de la pure condamnation morale, religieuse et parfois intime dont il est l’objet. Pour ce faire, elle orchestre un rituel où l’art et le réel se toisent et se percutent, où l’esthétisation intellectuelle et artistique rencontre la concrétude de la fin d’une vie, et de la perte d’un être cher. Après avoir fait rejouer un court fragment de Yūkoku, rites d’amour et de mort, la performeuse élargit la focale et enfile, les uns à la suite des autres, à même sa peau, des vêtements qui ont appartenu à plusieurs défunts. Collectées grâce à un appel lancé aux habitantes et habitants de Strasbourg, où Seppuku. El funeral de Mishima o el placer de morir a été donné pour ses premières dates françaises, chacune de ces reliques, accompagnées d’un petit mot des proches que l’équipe artistique a rencontrés en amont, mais aussi de plusieurs haïkus qu’Angélica Liddell prononce en guise d’hommage, convoque le souvenir de Maria Luísa, Trevor, Victorina, Bernard, Martin, Andrei, Marie, Arnaud, Malou, Raoul, Alba et Jean, morts dans la fleur de l’âge ou de vieillesse, par suicide, à cause d’un infarctus ou après avoir été tué, lors d’une bagarre entre lycéens, par un couteau planté en plein coeur. Ainsi décrit par ces mots insuffisants, ce geste cérémoniel pourrait passer pour macabre, voire voyeuriste. Au contraire, à la manière d’une marée émotionnelle montante, il se révèle en tous points bouleversant, sous-tendu par un soin, un respect et une précaution extrêmes dans la manipulation des objets confiés, et par une douceur, peu commune chez Angélica Liddell, qui permet de répondre et de lutter contre ces mots de Dany Laferrière : « On est vraiment mort quand il n’y a personne pour se rappeler notre nom, sur cette terre. »
Surtout, il contribue, dès la première moitié du spectacle, à installer et à nourrir cette dialectique à plusieurs entrées que l’artiste déplie durant l’ensemble de son Seppuku, entre références plastiques au théâtre nô et ancrage dans l’art européen – à la lisière desquels se trouvait aussi Mishima –, amour et disparition, spiritualité et physicalité, mais aussi entre respect dû aux morts et défi lancé à la mort qui, si elle peut en effrayer plus d’un, est bravée, voire appelée de ses voeux par Angélica Liddell, notamment au gré de son anaphore, répétée telle une antienne, « Je demande la fin de la vie ». Cette réappropriation du passage de vie à trépas pour mieux en conjurer la crainte et en réhabiliter l’instant, l’artiste la mène, évidemment, avec les mots – les siens, comme ceux de Mishima – qu’elle manie, une nouvelle fois, comme personne, au long de plusieurs torrents performatifs capables, même si le ton se fait sans doute, et justement, plus doux qu’à l’accoutumée, de bousculer les certitudes bien établies et de réhabiliter le caractère paradoxalement et éminemment vital du dernier souffle rendu par tout individu, mais pas seulement. Car, à l’image de Mishima qui, en tant qu’expert en arts martiaux, avait, en parallèle de sa plume, cherché à muscler son corps, elle ne cesse de convoquer ce dernier, dans toutes ses dimensions, et de le mettre en tension avec sa propre disparition. Du sang qu’elle se fait ponctionner, puis qu’elle mêle à celui de l’un de ses comédiens, à la stylisation d’étreintes charnelles, qui transforment un combat en épisode sensuel, du rasage d’une aisselle à l’apparition d’un bodybuilder aux muscles saillants, en passant par cet ersatz d’acte sexuel avec plusieurs tranches de foie de porc, Angélica Liddell paraît alors mettre en jeu l’esprit même de l’écrivain japonais – et plus particulièrement sa phrase « Bonjour, corps, aujourd’hui tu vas m’accompagner jusqu’aux limites supérieures de l’esprit » – et faire, du même coup, corps avec lui. Jusqu’à ce que l’un et l’autre s’unissent dans leur conception de la mortalité et, par capillarité, troublent la nôtre. « Mourir n’est pas dangereux. Mourir n’est pas dangereux », insiste la performeuse, dans un ultime élan ; « Mourir, c’est émerger, c’est une tâche solaire », embraye Mishima ; et Liddell de conclure, sublimement : « Alors nous demanderons juste à ne pas arriver trop tard au lever du soleil ».
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Seppuku. El funeral de Mishima o el placer de morir
Texte, scénographie, costumes et mise en scène Angélica Liddell
Adaptation de la pièce de théâtre NOH Hagoromo – Le Manteau de plumes (XIVe siècle)
Avec des extraits de Patriotisme et Le Marin rejeté par la mer de Yukio Mishima
Avec Nonoka Kato en alternance avec Ichiro Sugae, Masanori Kikuzawa, Angélica Liddell, Alberto Alonso Martínez, Gumersindo Puche, Kazan Tachimoto, la collaboration des infirmier·es Arnaud Bintz, Clara Cortesi, et les figurant·es Alimkhan Bissoultanova, Zacharie Jordil, Clément Philbée-Daurat, Arthur Steegmann
Lumière Javier Alegría
Son Antonio Navarro
Direction technique Maxi Gilbert
Coordination technique Javier Castrillón
Régie lumière Francisco Jesús Galán
Machinerie Helena Galindo
Régie générale Michel Chevallier, Nicolas Guy
Construction du décor Alfonso Reverón DíazCoproduction Festival Temporada Alta, Théâtre national de Strasbourg, Wiener Festwochen | Free Republic of Vienna, Festival GREC
Avec le soutien de la Comunidad de MadridDurée : 2h
Théâtre national de Strasbourg
du 29 janvier au 7 février 2026Wiener Festwochen, Vienne (Autriche)
du 11 au 13 juinFestival GREC, Barcelone (Espagne)
du 24 au 26 juillet




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