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« Accabadora » : Francesco Filidei tisse les fils de ses origines sardes

A voir, Aix en provence, Les critiques, Opéra
Valentina Carrasco met en scène Accabadora de Francesco Filidei
Valentina Carrasco met en scène Accabadora de Francesco Filidei

Photo Jean-Louis Fernandez

Le Festival d’Aix-en-Provence donne en première mondiale le quatrième opéra du compositeur Francesco Filidei, qui convoque avec sensibilité le territoire intime et familier de la Sardaigne, entre tradition et modernité.

Le terme qui donne son titre à la pièce écrite à partir du roman éponyme de Michela Murgia, aujourd’hui disparue, s’apparente à la paronomase d’une célèbre formule magique, mais désigne tout autre chose. En Sardaigne, l’« accabadora » signifie « la dernière mère ». C’est ainsi qu’est nommée une figure féminine aussi secrète que mythique, dont la mission est d’aider à mourir les agonisants pour abréger leurs souffrances comme on accompagne la venue au monde d’un enfant. Cette fonction tacite de sage-femme pour les morts est conférée au personnage de Tzia Bonaria, couturière le jour et substitut de la Parque la nuit, dont le geste fatal et transgressif se lit comme un témoignage de pure bonté compassionnelle.

Au Théâtre du Jeu de Paume, à Aix, un gigantesque métier à tisser s’élève jusque dans les hauteurs de la scène. De vieilles femmes debout sur des bancs manipulent avec soin et savoir les rideaux de fils qui représentent métaphoriquement l’existence humaine. C’est sur une naissance que s’ouvre la pièce, celle de Maria, apparue sous la croûte craquelante d’une chaude et moelleuse brioche divine en chantant une mignonne comptine, tandis qu’elle se referme sur la mort assistée de Nicola, pathétique estropié et dépité du manque d’amour. Vie et mort sont au cœur de l’intrigue qu’elles structurent. Un prélude aux aigus stridents et étales soutient l’enfantement douloureux de Maria. Tordue de douleur, sa mère se tient le ventre d’où sort de la farine blanche propre à façonner une pâte qui devient le nourrisson emmailloté recueilli par Tzia.

Après s’être attaqué à des œuvres de grande ampleur et dramaturgiquement puissantes, telles que L’Inondation, donnée à l’Opéra-Comique pour la première fois en 2019, puis Le Nom de la rose, créée l’année dernière à la Scala de Milan et coproduite par l’Opéra National de Paris, le compositeur Francesco Filidei revient à un ouvrage plus économe et intimiste dans lequel il cherche à donner vie à un monde auquel il semble très attaché, celui de ses ancêtres, de son enfance. Plus qu’un territoire, la Sardaigne, c’est aussi une langue – le livret alterne entre l’italien et le dialecte sarde –, une culture, une spiritualité, qu’il parvient à faire concrètement entendre au moyen d’une attention particulière accordée à la texture harmonique et à la dimension expressive et évocatrice du son. Le compositeur se plaît à rendre poreuses musique traditionnelle et écriture contemporaine. La tendance bruitiste, qui fait la singularité de son style, est d’une certaine âpreté, mais non dénuée d’un lyrisme, souvent mélodieux, qui recèle une profonde sensibilité. On y retrouve sa référence obsessionnelle au vent et plus généralement aux bruits gazouilleurs de la nature sauvage. L’eau de la mer et le doux pépiement des oiseaux sont largement suggérés par les musiciens en nombre réduit de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, dont les instruments, tels que le célesta et l’accordéon, fusionnent subtilement avec divers accessoires, et vibrent sous la direction toute en souplesse et précision de Lucie Leguay. Les cloches retentissent, tout comme les voix d’hommes, dont le canto a tenore proche du chant polyphonique corse sublime le dramatisme funeste de plusieurs passages. Ce sont autant d’éléments qui, avec un savant mélange de prosaïsme et de poésie, plantent le décor sarde sans folklorisme, entre authenticité et imaginaire.

Comme en fosse, se déploie sur scène le cadre typique d’une Italie des années 1950, avec la présence canonique de femmes âgées aux silhouettes noires et cheveux grisonnants dignes d’un chœur antique, une Italie paysanne, archaïque, entre lumière et ténèbres, pétrie de traditions ancestrales. Sur de simples tables en bois, on malaxe la pâte à mains nues pour faire le pain ou on coud le linge blanc de maison. La terre et la culture agricole se travaillent dans les vignes. La mise en scène signée Valentina Carrasco sait sans problème animer l’espace, mais prend le risque de le saturer. Elle veut sans doute trop montrer, embrasser, et ce, de manière excessivement ritualisée.

De nombreuses qualités musicales et théâtrales s’avèrent indéniables dans le travail présenté, mais il se pose la question du format. De façon contradictoire, la riche matière ramassée en un seul acte paraît à la fois trop copieuse et trop évasive, tant elle ne semble pas profiter du temps nécessaire que réclamerait son déroulement pour s’épanouir. Dix-sept tableaux elliptiques s’enchaînent à vive allure, et sans doute trop rapidement, pour véritablement voir s’installer la force dramatique des situations et la conséquence de leurs climats variés. Captivantes, les figures ne parviennent pas non plus à exister pleinement. Cela n’est pas la faute de leurs interprètes tant Noa Frenkel, dont la voix basse et étonnamment proche de celle d’un haute-contre voulu d’abord par le compositeur, incarne avec des graves poitrinés le rôle central de Tzia, tant Lodovico Filippo Ravizza donne à Nicola la dimension tragique d’un être blessé, tant Rachel Masclet, voix d’airain d’une douceur cristalline, et Hugo Brady, également idéal de fraîcheur vocale, sont justes en Maria et Andria.

Christophe Candoni – www.sceneweb.fr

Accabadora
Composition Francesco Filidei
Livret de Francesco Filidei et Manuelle Mureddu, d’après le roman de Michela Murgia
Direction musicale Lucie Leguay
Mise en scène Valentina Carrasco
Avec Noa Frenkel, Rachel Masclet, Lodovico Filippo Ravizza, Hugo Brady, Victoire Bunel, Francesco Leone, Olga Siemieńczuk, Camille Primeau, Lovro Korošec, Constantin Goubet, Lou-Biana Jousni Lalande en alternance avec Eva Massias, Jeannine Aglietti, Ilda Chouchana Hamon, Eliane Esteve, Henriette Sauret-Pertus, Claudine Mussawir, Céline Sola
Orchestre de l’Opéra de Lyon
Scénographie Valentina Carrasco, Mariangela Mazzeo
Costumes Mauro Tinti
Lumière Antonio Castro
Assistant à la direction musicale et chef de chant Yoan Héreau
Chef de chant et répétiteur d’italien Marco Schirru
Répétitrice de sarde Jana Bitti
Assistant à la mise en scène Lorenzo Nencini
Assistante aux costumes Louise Watts

Coproduction Festival d’Aix-en-Provence, Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, Tiroler Festpiele Erl, Opéra National de Lyon, Opéra de Dijon, Teatro Comunale Di Bologna
Avec le soutien de Karolina Blaberg Stiftung, Ammodo Art, Jean-François Dubos, Cercle Incises, Fonds Axa pour le progrès humain

Durée : 1h20

Festival d’Aix-en-Provence, Théâtre du Jeu de Paume
du 4 au 10 juillet 2026

5 juillet 2026/par Christophe Candoni
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