Au Festival international des Arts de Bordeaux, les artistes arabes révèlent leur identité culturelle confrontée au monde. La compagnie Chara et les artistes Marah Haj Hussein et Ahmed El Attar ont offert un panorama réjouissant.
À l’école, on vous apprend que Bordeaux est tournée vers l’océan Atlantique, sur le littoral ouest du pays, quelque part entre La Rochelle et Biarritz. (En gros.) Si vous vous rendez au FAB, le Festival international des Arts de Bordeaux, vous découvrirez que ce que l’on vous a appris est une fake news, une entourloupe cartographique, un canular géographique. En réalité, la métropole girondine est située bien plus au sud. Ses pieds baignent dans la Méditerranée et son esprit lorgne vers le Maghreb, le Proche et le Moyen-Orient. Une question de programmation. Depuis ses débuts, le FAB met en lumière des artistes arabes. La Saison Méditerranée, grande opération culturelle organisée par le gouvernement en 2026 et associée au festival bordelais, ne fait qu’amplifier un tropisme à l’œuvre depuis onze ans. Et l’on s’en réjouit. Parce que les artistes arabes sont au fait d’une réalité politique méconnue en Europe, saturée de préjugés racistes et marquée par une grande fragilité économique. Mais souvent d’une créativité réjouissante.
Ce vendredi 2 octobre était justement l’occasion de découvrir le travail de trois d’entre eux : des créateurs et une créatrice aux propositions formelles très différentes qui, chacun à leur façon, questionnent les clichés sur cette fameuse identité arabe pour en dépeindre une réalité autrement plus complexe, fluide et métissée.
Sous un soleil automnal, promeneurs et festivaliers s’agglutinent sur le terre-plein de la place des Capucins. Les sémillants Marocains de la compagnie Chara y présentent Selam, sous l’égide des chorégraphes Yassine Alaoui Ismaili et Friederike Frost. Quatre garçons alpaguent leur public pour l’emmener au centre d’une piste improvisée. De quoi mettre en mouvement une demi-heure de spectacle mêlant figures hip-hop, danse traditionnelle et clownerie désarmante. (On retiendra notamment l’instant où ils se passent leurs baskets pour les sentir, gage d’une acceptation fraternelle mi-touchante, mi-malodorante.) Sur une bande-son eighties, ces danseurs ne révolutionnent pas le genre, mais l’ambiance est là, tonique et contagieuse. Et pour les spectateurs qui, comme nous, ne croulent pas sous le travail, fort sympathique.
La suite se déroule en salle Vauthier, dans l’antre du TNBA, le Théâtre national Bordeaux Aquitaine. La jeune Marah Haj Hussein propose sa toute première pièce, Language: no broblem, conçue en partie lors de ses études : une œuvre d’une maturité remarquable, portée par une artiste dotée d’une forte présence. Installée à Anvers, Marah Haj Hussein appartient à la diaspora palestinienne, tiraillée entre deux cultures dont l’une est confrontée à un génocide. L’originalité de son parti pris tient à sa façon d’aborder la biculturalité par le prisme de la langue. En préambule, elle explique que l’on entendra de l’anglais (surtitré en français), de l’arabe (surtitré en français et en anglais) et de l’hébreu (non surtitré). Une discrimination volontaire qui, le temps d’un spectacle, vise à renverser la domination israélienne. Marah Haj Hussein donne la parole à sa famille. Ses membres expliquent qu’en Palestine occupée, la langue arabe est elle aussi sous occupation : coupée de ses racines, elle voit l’hébreu et l’anglais s’y insinuer et finir par l’appauvrir. À force d’anecdotes et d’un final dansé d’une remarquable maîtrise, l’artiste s’impose par son intelligence, son espièglerie et son charme.
Place, enfin, au plus capé des trois : l’Égyptien Ahmed El Attar, habitué du Festival d’Avignon et acteur de la scène culturelle cairote, où il dirige le Downtown Contemporary Arts Festival. Son spectacle On the Importance of Being an Arab (De l’importance d’être un Arabe) est régulièrement remis à jour. Le principe est simple : Ahmed El Attar enregistre ses conversations téléphoniques avec des amis ou des membres de sa famille. Sur scène, installé sur une sorte de podium, il restitue sa parole — uniquement la sienne — sur une bande-son tonitruante. En dévoilant son intimité, l’artiste raconte sa vie et son point de vue sur les événements géopolitiques qui le touchent : l’horreur à Gaza, la montée du fascisme en Europe, l’hypocrisie des dirigeants qu’il rencontre… Cette juxtaposition compose le portrait subtil d’un homme en colère, pleinement dans son époque et ne se prenant jamais trop au sérieux. Une façon de montrer qu’être Arabe, c’est ceci, cela et tout ce qu’il y a entre les deux.
Igor Hansen-Løve – sceneweb.fr


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