Présenté en ouverture de la nouvelle édition de Premières, festival dédié à la jeune création et porté par le Maillon, à Strasbourg, Language: no broblem déplie une stimulante réflexion sur les enjeux du plurilinguisme et sur la colonisation par la langue. Ce spectacle aussi percutant que subtil donne plus que jamais envie de suivre le travail de son autrice, l’artiste et chorégraphe palestinienne Marah Haj Hussein – qui jouera son nouveau spectacle en mars à Points communs.
Non, il n’y a aucune erreur dans l’écriture de Language: no broblem. Le titre joue bel et bien de l’ambiguïté entre « bro » (frère, marque claire de proximité) et « problem » – autant, d’ailleurs, que sur le jeu avec l’expression « no problem, bro ». Dans cette création, fruit d’un travail débuté en partie pendant ses études, Marah Haj Hussein met les langues au cœur du propos. Une problématique toute personnelle pour cette artiste, car, si la jeune danseuse, chorégraphe et créatrice palestinienne vit aujourd’hui à Anvers – où elle a étudié, ainsi qu’à Gand –, elle a grandi à Kofor Yassif, en Palestine occupée. Mais à partir de cette problématique toute personnelle, elle embrasse des enjeux éminemment collectifs. Et cette création vient, à travers les questions de la langue maternelle, de la langue choisie, de la langue employée, percuter avec intelligence et subtilité des enjeux politiques puissants.
Lorsque le spectacle débute, on découvre quelques boîtes, sortes de cubes noirs à cour, et un très simple mobilier (un banc-coffre de bois) à jardin, tandis qu’un châssis avec drap blanc trône plutôt en fond de scène. Ces éléments modestes, Marah Haj Hussein va les manipuler, s’en servant également volontiers de surface de projection de textes (en arabe ou en anglais) comme d’écriture. Car, comme la jeune femme nous l’explique en ouverture, le multilinguisme est au cœur de sa vie : l’arabe avec sa famille (sa langue maternelle), l’hébreu, langue officielle de son pays, le flamand, car vivant désormais en Belgique, et l’anglais, langue véhiculaire et quotidienne pour elle. Ces différentes langues, les rapports variables qu’elle entretient avec chacune, comme les rapports entre les langues elles-mêmes, dessinent un paysage multiple, complexe, où les symboliques et rapports de pouvoir se sédimentent.
Toujours en introduction, et dans une adresse simple, directe, ludique, l’artiste présente les langues, explique que seuls l’anglais et l’arabe seront traduits, avant de lister quelques termes. Des termes qu’elle va inscrire sur un panneau qui surplombera ensuite la scène – par exemple « Nakba », qui désigne le déplacement forcé de Palestinien·nes à la création de l’État d’Israël en 1948. Des termes qu’elle va, également, parfois, traduire ou expliciter : comme « Yahoud » (qui désigne les Juif·ves) ou « Fosha », qui qualifie l’arabe littéraire. Et il y a un terme qu’elle cite, mais qu’elle n’écrira pas : « Ghurba », qui peut désigner l’exil. Ce choix de ne pas tout dire, d’esquiver, de contourner, de revenir sur ce qui est dicible, ou pas, traverse tout le spectacle. Et à travers le récit d’un trajet en train entre deux villes belges, à travers les digressions sur le paysage et les personnes croisées – le tout ponctué d’incises de témoignages en arabe de membres de sa famille –, se déplient des questions ayant à voir avec la valeur et le pouvoir des mots et des langues. Ce qui revient au gré des paroles de sa famille sur leurs relations à l’arabe et à l’hébreu est, à travers l’évocation d’un quotidien fait de difficultés, parfois d’humiliations ou d’incompréhension, la façon dont la colonisation passe aussi par la langue. Les multiples façons dont l’emprise de l’hébreu sur l’arabe s’infiltre partout. D’ailleurs, cela se voit, simplement, les mots hébreux (non traduits) jalonnant les traductions en français de l’arabe.
En se gardant bien de tout traduire, Language: no broblem rappelle à quel point certains mots sont lestés symboliquement, politiquement. Et comment aux écarts inévitables de communication entre toutes personnes s’ajoutent des écarts culturels, sociaux, politiques, façonnés également par les langues. Ce faisant, et en articulant avec pertinence des énoncés aussi implacables que nécessaires (le droit à la vie, le droit à ne pas être torturé) et des métaphores, le spectacle donne à voir avec acuité comment les rapports de pouvoir passent aussi par les langues. Comment ils impriment les corps, comme le dessine avec sensibilité la séquence de danse où l’artiste évolue différemment, et avec plus ou moins de liberté, dans différents cadres. Ce faisant, des questions émergent, s’instillent et insistent, pour certaines : qu’est-ce qu’être arabe ? Qu’est-ce qu’être chez soi ? Partant de là, qui a le luxe de se sentir partout chez soi ? Se coltiner aux violences du racisme et de la colonisation n’empêche pas Marah Haj Hussein de clore cette création sur un geste de partage collectif, où un étrange récit et une odeur d’œuf au plat partagée permettent de rêver à « quelque chose qui nous rassemble »…
caroline châtelet – www.sceneweb.fr
Language: no broblem
de et avec Marah Haj Hussein
Création son Anton Lambert
Création musique Verena Rizzo
Mapping et régie vidéo Koen de Saeger
Dramaturgie Krystel Khoury
Scénographie et textile Agnese Forlani
Décor Mohamed Sultan
Création lumière Pol SeifCoproduction Monty & Moussem
Financé par Het TheaterFestival et Fonds voor Nieuwe Makers van Stad Antwerpen
Avec le soutien de l’Onda – Office national de diffusion artistiqueDurée : 1h10
Vu en janvier 2026 au Maillon – Théâtre de Strasbourg, dans le cadre du festival Premières



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