Comédienne de théâtre (pour Samuel Achache, Sylvain Creuzevault, Chloé Dabert, Matthias Langhoff, Sarah Le Picard, Jean-François Sivadier…) et de cinéma (pour Emmanuel Finkiel, Patricia Mazuy, Jérôme Reybaud, Justine Triet, Élie Wajeman, Alice Winocour…), Anne-Lise Heimburger a d’abord suivi un cursus vocal au Conservatoire de Strasbourg et une classe préparatoire philosophie à Paris avant d’entrer au CNSAD où elle se forme, entre autres, auprès de Dominique Valadié et Matthias Langhoff. Artiste associée à la Comédie — CDN de Reims, elle y met en scène Le Caméléon de et avec Elsa Agnès (Théâtre du Rond-Point, 2023). Cette fois-ci, elle ouvre la saison du théâtre en compagnie de Samuel Achache et Florent Hubert, aux côtés desquels elle crée Fanfare, Tout a une fin sauf la saucisse qui en a deux.
Avez-vous le trac lors des soirs de première ?
Oui, tout de même, parce qu’il y a un suspense, « Aimeront-ils / Aimeront-ils pas ? », auquel s’ajoute un autre suspense, « M’aimeront-ils / M’aimeront-ils pas ? »…
Comment passez-vous votre journée avant un soir de première ?
Je me débrouille toujours pour que la journée soit infernale en y casant une avalanche de choses totalement secondaires que je considère subitement comme prioritaires : je décide deux heures avant les raccords qu’il est de la première importance d’aller faire une manucure, de mettre la main sur une teinture-mère pour les cordes vocales, d’acheter des cadeaux de première que je rate et de régler mille démarches qui se sont accumulées durant la période intense des répétitions, comme si ça ne pouvait pas attendre le lendemain… C’est comme si j’organisais une tempête avant de monter sur scène. Une fois la journée-tempête achevée, le plateau m’apparaît presque comme un abri. Chacun conjure le sort comme il peut : moi, je me fais peur, je crée une sorte de panique intérieure.
Avez-vous des habitudes avant d’entrer en scène ? Des superstitions ?
J’aime avoir fait des assouplissements et m’être chauffé la voix quand je monte en scène. Ça m’embête toujours quand je saute cette étape, car je ne joue pas avec autant de liberté. J’ai également une petite manie qui est très utile : juste avant d’entrer en scène, depuis les coulisses, je pointe les quatre coins de la salle avec mes paumes ouvertes, je pointe le dessus, les cintres, tout ça pour visualiser le volume qui m’entoure et dans lequel je vais jouer, comme pour m’accorder à l’instrument qu’est la salle. En amont, je fais de même avec la voix, j’adresse des « Oh ! », des « Ah ! », des sons bizarroïdes à des rangées plus ou moins éloignées et encore vides afin de tester et la précision de mon adresse et l’acoustique.
Première fois où je me suis dit : « Je veux faire ce métier » ?
Je ne saurais pas dater ça exactement. Peut-être en regardant jouer Vivien Leigh dans Autant en emporte le vent ou chanter Julia Migenes dans le Carmen cinématographique de Francesco Rosi… Ou en voyant mon père raconter parfaitement des sketchs de Raymond Devos et chanter d’une voix pleine et claire ? Ou, à 12 ans, en tant que récitante pour Souci sans soucis, une pièce de la compositrice Michèle Reverdy présentée à la télé, dans Cercle de minuit ? Ou plutôt en suivant l’option théâtre du lycée, jumelée au TNS, à Strasbourg — des années inoubliables, déterminantes, auxquelles je dois énormément, notamment des amitiés indéfectibles fondées sur des découvertes théâtrales folles et l’enseignement galvanisant d’Annette Tuefferd, notre professeur d’histoire du théâtre… À moins que ce parcours découle quasi intégralement de mon penchant pour le dramatique ? Mes parents ont conservé ce mot, dont la version originale est truffée des fautes de celle qui apprend à écrire : « Vous savez que j’ai de l’asthme et que je peux en mourir, alors s’il vous plaît jouez avec moi. » Le sens du drame et le désir sont là : jouer ou mourir !
Premier bide ?
Pas de souvenir de bide… Tout vient à point à qui sait attendre.
Première ovation ?
Sur un balcon en Italie, enfant, l’été. Mais je ne sais toujours pas bien si le souvenir est réel ou fantasmé. Ça doit être un peu les deux. Voici : mes grandes sœurs triplées m’entendaient chanter l’Ave Maria de Mozart dans la chambre de notre hôtel en Italie, quand l’une d’elles (les trois ?) m’a alors contrainte à chanter l’air sur le balcon. Elle m’y a enfermée jusqu’à ce que je chante. J’ai chanté du haut de mes huit ans environ, ce soir d’été, avec ma chemise de nuit et mon carré blond, et j’ai été très applaudie par les Italiens et les touristes qui passaient par là. Dans mon souvenir, quelqu’un m’a même lancé une rose rouge…
Premier fou rire ?
Le souvenir qui me vient tout de suite, c’est un fou rire joué qui vire au vrai fou rire, dans Fugue, mis en scène par Samuel Achache (Festival d’Avignon 2015) : Vladislav Galard et moi jouions un énorme fou rire alcoolisé lors d’un apéro sur la banquise. Il nous arrivait de tomber de nos petites chaises de camping en répétant vingt fois un seul mot, morts de rire. C’est toujours très jouissif, ces occasions de percer le présent.
Premières larmes en tant que spectatrice ?
Je m’aperçois que, qui dit larmes dit plutôt télévision ou cinéma en ce qui me concerne. La catharsis, elle est de ce côté-là, bien plus que du côté du théâtre. Est-ce du fait de l’écran, des scénarios ? Enfant et adolescente, j’ai pleuré à chaud de larmes devant certains épisodes de séries dont j’étais fan, comme Beverly Hills, tout autant qu’en regardant des films populaires comme Manon des Sources ou le génial Autant en emporte le vent, que j’ai dû voir une vingtaine de fois. Le film qui nous a le plus fait pleurer, mes sœurs et moi, c’est Le Grand Chemin : l’histoire et la BO sont redoutablement réussies, et les acteurs… Anémone et Richard Bohringer, les deux enfants, sont tous géniaux. Au théâtre, c’est davantage ma pensée qui est en émoi. Je peux éprouver de l’émotion, bien sûr, mais elle viendra d’un agencement de pensée, ou de la langue, ou d’une image créée au plateau, pas vraiment des passions incarnées.
Première mise à nu ?
Un sein dans un atelier Corneille dirigé par Nada Strancar au CNSAD.
Puis complètement nue dans l’adaptation des Chants de Maldoror par Matthias Langhoff — Dieu comme patient, Ainsi parlait Isidore Ducasse (Théâtre de la Ville, 2009). Je sortais d’une tombe que le fossoyeur creusait. Une fois mon linceul retiré, je me sentais finalement très protégée par le tulle à l’avant-scène et les sublimes lumières de Matthias. Comme si j’étais prise dans une toile de Caspar David Friedrich.
Première fois sur scène avec une idole ?
Justement, quand Matthias Langhoff m’a proposé de jouer dans son adaptation de Lautréamont aux côtés d’André Wilms. À l’époque, j’ignorais qui était André, alors que nous venions tous deux d’Alsace et que j’avais vu plein de fois La vie est un long fleuve tranquille. Mais quand je l’ai côtoyé, je me suis prise d’une passion indéfectible pour l’homme et pour l’acteur. André n’a jamais été mon idole, car je n’avais plus l’âge d’avoir des idoles quand je l’ai rencontré, mais disons que c’est l’acteur avec qui j’ai joué pour lequel j’ai le plus d’admiration. Du côté des femmes, on peut dire que j’ai éprouvé de l’idolâtrie vis-à-vis de Dominique Valadié, quand je l’ai eue comme prof. J’étais une élève disciple. Il faut dire que sa façon d’enseigner est aussi singulière que sa façon de jouer. Elle continue de me foudroyer.
Première interview ?
Elle n’est pas sortie. C’était un portrait pour le journal Le Monde à l’occasion d’une mise en scène de Dans la jungle des villes au Théâtre National de la Colline. Le spectacle était tout sauf inoubliable, mais j’étais sur un nuage parce que je travaillais avec un metteur en scène allemand, qui plus est sur du Brecht, et en compagnie de camarades de ma génération que j’estime beaucoup, comme Arthur Igual et Sébastien Pouderoux. J’étais fière comme Artaban d’être interviewée par Fabienne Darge, et voilà que je comprends qu’il s’agit d’un portrait croisé avec Cécile Coustillac, aux côtés de laquelle j’étais ravie de jouer — ça n’était pas la question. Puis je comprends qu’il n’est pas du tout dit que le portrait sortira, ça dépendra… de quoi ? Du succès ? J’ai été assez odieuse durant l’entretien qui n’est, de toute façon, jamais sorti. Ça fait partie de ces souvenirs un peu poisseux qui sont autant d’occasions de réajuster son être-au-monde, de remettre ses curseurs intérieurs en ordre, de se tirer un peu la langue devant le miroir… Faut pas charrier !
Premier coup de cœur ?
Ça ne peut pas être le premier, car il ne remonte pas à l’enfance, mais en découvrant les spectacles de Christophe Marthaler, j’étais très heureuse qu’un tel type de théâtre existe et je me suis sentie chez moi. Mais un chez-moi que je n’avais encore jamais vu, un chez-moi que j’attendais.


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