Mondes possibles, par le truchement d’un burlesque projet d’attentat écolo, explore ce qui rend nos vies si difficiles aujourd’hui en tenant de près drôlerie et profondeur. Véritable révélation d’une comédienne autrice, Rachel Collignon, le spectacle d’une théâtralité joyeuse est aussi foutraque qu’intelligent, plein d’imagination et de réflexions sur notre rapport au monde.
Ce sera certainement une découverte majeure de ce festival. Laissons nous aller aux grands mots : l’acte de naissance même d’une autrice – bien qu’elle n’en est pas à son coup d’essai. Rachel Collignon est passée par les États-Unis, mais aussi par l’Académie de la Comédie-Française. Elle y a proposé une carte blanche, premier état de ce Mondes possibles qui a donné envie à Christophe Montenez, sociétaire de l’institution depuis 2020, de la soutenir et de l’accompagner. Il met donc en scène cette histoire à la fois invraisemblable et tellement possible. Le rapprochement de ces deux extrêmes suffit à dire combien le texte est d’une folle liberté et, en même temps, profondément connecté à notre époque. L’histoire, donc : deux jeunes femmes acceptent de commettre un attentat kamikaze pour une organisation écologique. Préalablement, elles simulent un accident de voiture qui fait qu’on les croit mortes. Tout retour à la vie, sociale, familiale, leur est donc interdit. Mais, au fur et à mesure que leur mort se rapproche, les jeunes femmes hésitent de plus en plus. Normal.
L’une est cadre dans une grande entreprise d’on ne sait pas bien quoi, droguée au travail, au PowerPoint, à la novlangue du business, et aux amphétamines et opiacées. Elle s’est engagée dans le projet afin de donner un autre sens à une vie habitée par le désir d’écraser l’autre. L’autre, justement, est à l’opposé, prof d’histoire en collège, dépressive depuis ses douze ans, vivant avec ses chats, sans amour ni sexualité. Deux femmes aux tempéraments incompatibles, bien sûr : la première, Diane, comme la chasseresse, est plus que colérique, tandis que la seconde, Céleste, est sacrément perchée, prompte à devenir mystique. La pièce commence d’ailleurs par la violente neutralisation d’un prêtre (Anthony Moudir en alternance avec Alexandre Prince) rendue nécessaire par la préparation de l’attentat. Jeanne surgit déguisée en grosse bonne sœur, Céleste en vieille femme. Toute l’action se déroule dans une église, quelques bancs de bois à l’avant-scène, un mini autel avec une mini statue de la Vierge. Ça démarre comme un film d’action, le burlesque en plus.
Et il en ira ainsi tout le temps. À se balader à la frontière de la blague et du sérieux, à coups de ruptures dans l’histoire qui laissent vite penser que l’essentiel n’est pas là, mais bien plutôt dans une réflexion sur le sens de la vie, sur la manière d’habiter le monde, sur ce que la société fait de notre rapport aux autres, sur la grande dépression qui guette nos sociétés sans avenir ni projets… C’est noir, c’est sûr, et, en même temps, ça s’appelle Mondes possibles. Un dernier prêche du prêtre qui a ramené Céleste à la chair, et non à sa chaire, ouvre des voies, des possibles. Tout du long, s’esquisse la façon dont on peut reconsidérer nos rapports aux autres et au monde. On n’y comprend pas tout, mais ça nous parle tout le temps, et, souvent, on se demande si c’est du lard ou du cochon. Car ici, les angoisses existentielles, les sujets les plus sérieux sont traités à la lisière de l’ironie, les personnages embarqués dans leurs rôles portant à la fois le comique de leur déguisement et le tragique de leurs âmes noircies par la vie.
Alors, certes, on pourrait reprocher quelques longueurs, un propos parfois échevelé, des décrochages pas forcément utiles, mais non. On y verra simplement la liberté d’une autrice qui s’autorise des excès pour mieux approfondir son sujet et cultive l’art de la surprise et du rebond. Avec ses deux comédiennes, Rachel Collignon elle-même en Céleste et Fanny Barthod en Jeanne, le spectacle parcourt de plus une gamme de registres de jeu où se déploie toute la diversité de leurs talents. Véritable texte à jouer dans la jubilation, Mondes possibles traverse régulièrement la fiction en direction d’un métathéâtre pas prétentieux mais subtil, qui flirte avec le fameux côté sacré de la représentation – on est quand même dans une église – et interroge notre besoin de se réunir. Au bout du compte, combien de fenêtres Rachel Collignon aura-t-elle ouvertes sur des mondes possibles ? De nombreuses et pas des moindres, celle qui aura fait rentrer son souffle nouveau dans le théâtre.
Eric Demey – www.sceneweb.fr
Mondes possibles
Texte Rachel Collignon
Mise en scène Christophe Montenez de la Comédie-Française
Avec Fanny Barthod, Rachel Collignon, Alexandre Prince en alternance avec Anthony Moudir
Création musicale et sonore Samuel Robineau
Scénographie, costumes Anaïs Levieil
Création lumières Adriàn Noguera Incardona
Assistanat à la mise en scène Pauline Desrozier, Julia Baudet
Régie générale Anaïs Levieil, Samuel RobineauProduction Collectif OUI MA SOEUR ; Matelot Production
Soutien MAC Créteil, 104 Paris, Comédie-Française, Studios de VirecourtDurée : 1h15
Présence Pasteur, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 4 au 25 juillet 2026, à 20h15 (relâche les 9, 16 et 23)




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