Pour le dernier opus de son cycle « Démonter les remparts pour finir le pont », le metteur en scène Gwenaël Morin s’empare, de façon surprenante au vu de ses habituelles affinités textuelles, de la trilogie d’Eugene O’Neill, et se laisse embarquer vers les récifs psychologisants de cette réécriture moderne de l’Orestie au lieu d’en devenir, de façon plus affirmée, le maître turbulent.
Il est bien souvent (presque) aussi difficile de finir que de commencer. Voilà trois ans, au moment de la prise de poste de Tiago Rodrigues à la direction du Festival d’Avignon, Gwenaël Morin s’était vu confier un projet d’ampleur, tout à la fois alléchant et unique en son genre, un cycle théâtral intitulé « Démonter les remparts pour finir le pont » qui devait lui permettre de créer pendant quatre éditions successives, à raison d’un spectacle par an. Si, au fil des années, ce projet a peu à peu dévié de ses intentions premières, délaissant son lien consubstantiel avec la langue invitée à partir de la 79e édition et son ambition de refonder une forme de théâtre permanent avec les Avignonnais, comme le metteur en scène avait pu le faire à Lyon ou Aubervilliers par le passé, il a toutefois conservé son envoûtante et luxuriante base arrière, le Jardin de la rue de Mons de la Maison Jean Vilar. Ce magnifique écrin, Gwenaël Morin avait su l’irriguer avec toute sa facétie au long de son adaptation totalement possédée du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare en 2023, puis de sa plongée détonnante dans le Don Quichotte de Cervantes où Jeanne Balibar et Marie-Noëlle faisaient moult étincelles en 2024. L’an passé, en confiant Les Perses d’Eschyle à des comédiennes et comédiens rencontrés à l’occasion d’un atelier libre mené à Avignon, le metteur en scène s’était, en revanche, assez violemment cassé les dents, alors qu’il maîtrise, en théorie, le théâtre antique sur le bout des doigts pour l’avoir tant, et tant, et tant, pratiqué tout au long de sa carrière. Le plus souvent avec grand talent.
Pour clore son épopée avignonnaise, Gwenaël Morin affirme d’ailleurs avoir voulu y revenir, à ces mythes, et plus particulièrement à celui d’Électre, à travers les versions qu’en ont livrées Eschyle, Sophocle et Euripide. Finalement, « le projet a dérivé progressivement », raconte-t-il dans la feuille de salle – en raison, avait-il ajouté auprès de La Scène, d’un manque de financement –, et a abouti au choix du Deuil sied à Électre pour lequel il a « eu un coup de foudre ». Apparemment anecdotique, cette genèse éclaire en réalité la lanterne des spectatrices et spectateurs qui, connaissant les habituelles affinités textuelles du metteur en scène, pourront s’étonner de le voir s’emparer de cette trilogie d’Eugene O’Neill, qui, s’il réécrit et transpose l’Orestie à l’époque de la guerre de Sécession, l’équipe au passage non pas d’un simple vernis, mais bien de réacteurs psychologisants à souhait. Soit, a priori, tout ce qui peut paraître étranger au travail de Gwenaël Morin, qui n’aime rien tant que mettre le texte, et les personnages avec lui, à l’os pour examiner ce qu’ils ont dans le ventre. Car si, au fil des pièces Retour (Homecoming), Les Pourchassés (The Hunted) et Les Hantés (The Haunted) qui compose la saga d’O’Neill, Ezra Mannon, le double d’Agamemnon, est bien assassiné dès son retour de la guerre par sa femme Christine (Clytemnestre), il ne l’est pas en raison du sacrifice de leur fille, Iphigénie, pour faire souffler les vents et décoincer une inextricable situation militaire, mais parce que son épouse s’est mise dans de beaux draps en fricotant avec Adam Brant qui, en plus d’être son amant, est aussi celui de sa fille, Vinnie. Histoire de venger son père, cette version moderne d’Électre encourage alors son frère, Orin (Oreste), ravagé par la guerre, à tuer Adam Brant, ce qui, par effet domino, provoque le suicide de sa mère, puis son propre suicide, laissant Électre seule, mais pas tout à fait désespérée.
À ce substrat rarement monté dans son intégralité au vu de sa longueur, Gwenaël Morin fait, à première vue, subir un double traitement de choc dont il est coutumier : d’abord, en sabrant dans le texte, jusqu’à faire tenir chacune des trois pièces en 1h montre en main ; puis, en dépouillant l’aire de jeu. Dans l’espace du Jardin de la rue de Mons, qui ne nécessite, il est vrai, que peu de choses pour devenir un excellent partenaire, ne subsistent que deux tables et quelques vulgaires fauteuils en plastique. Si certains sont disséminés au niveau du « plateau », d’autres sont installés au loin, au pied de la Maison Jean Vilar, comme si ils attendaient, ou accueillaient déjà, ces fantômes qui, de part en part, traversent, presque autant, voire plus, que les vivants, la trilogie d’Eugene O’Neill. Une fois en place, le « système Morin » commence à produire ces effets, et instaure un décalage naturel – amplifié par l’existence d’un narrateur-souffleur-personnage, texte en main – avec le substrat par trop psychologique du dramaturge américain. Grâce au talent des comédiennes et comédiens, et tout particulièrement de Virginie Colemyn, Barbara Jung et Grégoire Monsaingeon, que l’on retrouve avec un immense bonheur chez Gwenaël Morin, il semble même alors possible que le metteur en scène réussisse à faire turbuler la réécriture d’O’Neill, à la tirer, sans jamais dépasser le seuil critique de la parodie, du côté du feuilleton américain, à toucher du doigt cette petite note de grandiloquence et d’affectation que les figures de Dallas ont, quelque part, en partage avec les figures du théâtre antique. À ce jeu, Virginie Colemyn se montre la plus régulière et convaincante, et offre à Christine Mannon une constante aura d’étrangeté, qui frôle, parfois, le second degré.
Reste que Gwenaël Morin, comme s’il n’osait pas tout à fait aller jusqu’au bout de son geste, ne pousse pas suffisamment les feux de ce décalage pour en faire, sur la durée, un imparable moteur dramaturgique, capable d’immerger Le deuil sied à Électre dans un bain comique, voire délirant, et de permettre de regarder le substrat textuel d’Eugene O’Neill avec la distance critique qui s’impose aujourd’hui. Plutôt que de tenir solidement la barre de son adaptation et d’être constamment à la relance – en tenant sur la longueur, par exemple, la dialectique entre le groupe et l’individu ou en permettant à ses comédiennes et comédiens de multiplier leurs trop rares dérapages contrôlés qui, à chaque fois, font pourtant mouche –, le metteur en scène se laisse progressivement, et étonnamment, rattraper par le magma psychologique, et foncièrement freudien, du dramaturge américain, et la trilogie, surtout réduite de la sorte, fait alors montre de toutes ses faiblesses. Sous-tendue par une acception des relations familiales qui toutes entières, et de manière très caricaturale, paraissent sous l’empire du complexe d’Oedipe – où le fils tue l’amant de cette mère sans laquelle, forcément, il ne peut pas vivre, et où la fille entretient une relation pour le moins ambiguë avec son père –, la réécriture d’O’Neill tend à rapetisser les enjeux premiers du mythe d’Électre, et les dilemmes antédiluviens, tout comme la fondation de la justice et de la démocratie, passent alors dans un arrière-plan lointain, quand ce n’est pas à la trappe, remplacés par ce qui ressemble, en regard, à des bisbilles intra-familiales, dont Gwenaël Morin n’exploite, de surcroit, que trop peu le contexte historique spécifique. Sous les lumières aussi crues qu’aveuglantes de Philippe Gladieux, Le deuil sied à Électre apparaît alors, et paradoxalement, plus datée que le théâtre antique dont il s’inspire.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Le deuil sied à Électre
d’après Eugene O’Neill
Traduction Louis-Charles Sirjacq (L’Arche éditeur)
Adaptation, mise en scène et scénographie Gwenaël Morin
Avec Fabien-Aïssa Busetta, Virginie Colemyn, Kady Duffy, Julian Eggerickx, Barbara Jung, Grégoire Monsaingeon
Lumières Philippe Gladieux
Assistanat à la mise en scène Canelle Breymayer
Régie générale Loïc EvenProduction Compagnie Gwenaël Morin / Théâtre Permanent
Coproduction Festival d’Avignon, Bonlieu Scène Nationale Annecy, TNBA CDN de Bordeaux Nouvelle Aquitaine, Théâtre Olympia CDN de Tours, Les Célestins-Théâtre de Lyon, Théâtre de la Commune-CDN d’Aubervilliers, Théâtre du Bois de l’Aulne (Aix-en-Provence)
Avec le soutien de la Ménagerie de Verre (Paris)
Résidences Bonlieu Scène Nationale Annecy, La Ménagerie de Verre (Paris), Festival d’Avignon, Maison Jean VilarLa compagnie Gwenaël Morin / Théâtre Permanent est conventionnée par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes.
Durée : 3h30 (entractes compris)
Festival d’Avignon, Jardin de la rue de Mons / Maison Jean Vilar
du 7 au 23 juillet 2026, à 22hThéâtre Olympia, CDN de Tours
du 13 au 15 octobreLa Commune, CDN d’Aubervilliers
du 4 au 10 décembretnba – Théâtre national Bordeaux Aquitaine
du 19 au 29 janvier 2027Bonlieu, Scène nationale d’Annecy
du 23 au 26 marsLes Célestins, Théâtre de Lyon
du 9 au 13 novembre




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