« Des hommes endormis » : Ludovic Lagarde et Martin Crimp en vis-à-vis
Malgré une distribution de premier choix, Christèle Tual en tête, le metteur en scène Ludovic Lagarde peine à pousser les feux de la pièce du dramaturge britannique qui ne vit, et ne s’épanouit pleinement, que dans l’étrangeté qu’elle cultive.
Les projets théâtraux sont bien souvent maillés par des histoires de fidélité et de filiation aux multiples ramifications. Fidélité d’abord entre un metteur en scène, Ludovic Lagarde, et deux (brillants) interprètes, Christèle Tual et Laurent Poitrenaux, avec qui il travaille respectivement depuis plus de deux et trois décennies ; filiation ensuite entre le même Laurent Poitrenaux et Guillaume Costanza, à qui il a récemment transmis son fameux rôle du Colonel des Zouaves, également mis en scène par un certain… Ludovic Lagarde ; fidélité encore entre Laurent Poitrenaux et Hortense Girard, membre de la promotion XI de l’École du Théâtre National de Bretagne, dont le comédien est le responsable pédagogique ; filiation enfin entre deux auteurs britanniques, Martin Crimp et Harold Pinter, auxquels Ludovic Lagarde s’est tour à tour intéressé ces dernières années. Après La Collection (2019) et L’Amant (2023), toutes deux écrites par le second, le metteur en scène a donc jeté son dévolu sur Des hommes endormis, née d’une commande d’écriture passée par Katie Mitchell au premier, et créée en 2018 avec la troupe du Deutsche Schauspielhaus d’Hambourg. Et il est frappant de voir à quel point, tout en reprenant le canevas de départ de Qui a peur de Virginia Woolf ? de l’Américain Edward Albee – avec deux couples de deux générations différentes qui s’interpénètrent autant qu’ils se font face –, Crimp semble marcher dans les pas de Pinter, en tentant de faire naître une atmosphère savoureusement étrange à partir d’une situation aux atours apparemment réalistes, voire triviaux.
Car quoi de plus banal qu’un couple (Julia et Paul) qui en accueille un autre (Josefine et Tilman) dans son humble demeure pour discuter un brin ? À ceci près qu’il est 2h du matin ; à ceci près que Julia et Paul n’ont rien préparé à manger et encore moins à boire ; à ceci près qu’il n’y a même pas assez d’assises pour quatre paires de fesses ; à ceci près que seule Julia semble intimement persuadée que quelqu’un va venir leur rendre visite alors que Paul paraît rationnellement convaincu de l’inverse. Ce dernier décalage entre l’un et l’autre n’a rien d’anecdotique, mais se révèle bientôt symptomatique : tandis que lui est confortablement aveuglé dans une relation mature qui patine, où le désir et peut-être l’amour ont bel et bien vécu, elle est prête à ouvrir les yeux, à exposer son mal-être, à verbaliser les regrets et les manques, à commencer par cette absence d’enfant, sacrifié sur l’autel d’une carrière professionnelle qui, on le comprendra bien vite, a tout phagocyté. Alors, lorsque Josefine, qui n’est autre que la nouvelle collègue de Julia, et son compagnon Tilman sonnent à la porte et s’invitent pour la nuit – sans, autre incongruité, être perturbés le moins du monde par cette irruption somme toute assez tardive –, les quinquagénaires sont à point, prêts à être révélés à eux-mêmes – à la manière, au moins en partie, du Théorème pasolinien –, quand les plus jeunes se présentent à l’un des tournants cruciaux de leur vie. Après quelques années de débauche où, pour agrémenter les soirs de fête, la drogue coulait à flots, Josefine et Tilman se sont rangés des voitures, avec plus ou moins de bonne volonté, surtout pour lui qui garde des séquelles de ses anciennes addictions et s’ennuie ferme dans son poste de manager chez un fabricant de meubles, où il se sent incapable d’inspirer qui que ce soit. Leur reste, désormais, à trouver leur voie.
Mis l’un face à l’autre, les deux couples vont (évidemment) être auscultés en regard l’un de l’autre et faire office de miroir l’un par rapport à l’autre : aux yeux de Josefine et Tilman, Julia et Paul vont apparaître comme un futur possible ; quand, dans le regard de Julia et Paul, Josefine et Tilman vont apparaître comme un passé où tout était encore possible. Ce jeu de reflets, Martin Crimp ne l’orchestre pas clairement, distinctement. Aussi flous que les silhouettes que l’on aperçoit à travers le verre Flûte qui sépare le balcon du salon, les personnages se révèlent par petites touches, par échos, par bribes de discussions ou de discussions rapportées, mais jamais au long d’une conversation en bonne et due forme. Car, comme le souligne l’auteur britannique lui-même au détour d’une tirade, Julia, Josefine, Paul et Tilman ne conversent pas franchement, ne dialoguent pas vraiment, et leurs prises de parole occupent parfois des canaux de communication à ce point distincts qu’il devient impossible pour eux d’harmoniser les sujets. Si le procédé est théâtralement intrigant et dramaturgiquement séduisant, tant il échappe à l’écueil de la psychologisation à outrance, il ne se montre, dans le fond, pas tout à fait à la hauteur de la complexité formelle qu’il orchestre. De la volonté, et du regret, d’avoir, ou de ne pas avoir, été parents au désir qui s’émousse, de la quête de soi parsemée de fantasmes – y compris sur sa sexualité – aux effets destructeurs d’une vie professionnelle qui dévore tout, sans toujours rendre suffisamment la pareille, les thèmes effleurés par Martin Crimp, tel qu’ils réussissent à nous parvenir, ne sont pas assez approfondis pour aller au-delà de ce qui a déjà été vu, entendu, voire vécu.
Et pour cause, Ludovic Lagarde fait un peu trop confiance aux pouvoirs qu’il suppose naturels de la pièce du dramaturge britannique. Or, contrairement à celle de Pinter, l’écriture de Martin Crimp a souvent besoin d’être activée pour produire ses pleins effets, ce que le metteur en scène, faute d’en prendre plus fermement les rênes, notamment à l’endroit de l’étrangeté de cette soirée et des fantasmes qu’elle véhicule – cette rencontre et les vies qui lui correspondent sont-elles rêvées ou imaginées ? –, échoue à faire, malgré quelques belles intuitions scénographiques, à l’image de ce balcon pris d’une très forte myopie et de cet énorme magnétophone à bandes qui se lance et s’éteint à intervalles réguliers comme si tout était déjà pré-enregistré – et donc déjà vécu, ou écrit. Résultat, la pièce peine à gagner autant en rythme, en humour – toujours noir et grinçant – qu’en perspective et en épaisseur, en particulier au niveau des personnages qu’elle met en jeu. À l’exception notable de Christèle Tual, qui réussit, à la force de son talent et de sa présence toujours aussi singulière, à donner une réelle profondeur à Julia – au long, par exemple, de cette scène où, mutique sur sa chaise alors qu’une musique dance, prétendument produite par Paul, se lance, son désespoir et sa tristesse se lisent dans son seul regard dont il devient impossible de se détourner –, Hortense Girard, Guillaume Costanza et même Laurent Poitrenaux peinent, sans démériter, mais insuffisamment guidés par une direction d’acteurs peu visionnaire, à offrir toute la densité qu’elles méritent aux figures crimpiennes, les laissant, alors, davantage pencher du côté du réalisme platement trivial que de la curiosité malicieusement féconde.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Des hommes endormis
Texte Martin Crimp
Traduction Alice Zeniter
Mise en scène Ludovic Lagarde
Avec Christèle Tual, Laurent Poitrenaux, Guillaume Costanza, Hortense Girard
Scénographie Ludovic Lagarde, en collaboration avec Sébastien Michaud
Régie générale et assistanat à la scénographie Moustache (François Aubry)
Costumes Marie La Rocca
Lumières Sébastien Michaud
Son et images Jérôme Tuncer
Conception sonore Alvise Sinivia
Collaboration à la mise en scène Céline Gaudier
Coordination cascades Roberta Ionesco
Assistanat costumes Françoise Léger PirusProduction Compagnie Seconde Nature
Avec le soutien du fonds d’insertion de l’École du TNB et du Collectif MxMLa Compagnie Seconde Nature est conventionnée par le ministère de la Culture – Direction régionale des affaires culturelles Île-de-France. Le texte de la pièce est publié aux Éditions de l’Arche.
Durée : 1h25
Athénée Théâtre Louis-Jouvet, Paris
du 4 au 24 mai 2026

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