Donnée à la Seine Musicale, la célèbre pièce de Tchaïkovski chorégraphiée par Benjamin Millepied et interprétée par les danseurs du Ballet de l’Opéra de Nice Côte d’Azur plonge avec allégresse dans l’univers ludique et magique de l’enfance.
L’esprit des fêtes de fin d’année règne encore à la Seine Musicale en ce tout début du mois de janvier enneigé. Le merveilleux Casse-Noisette de Tchaïkovski, dont le succès populaire ne se dément pas, y est programmé cette semaine après une première longue série de représentations à l’Opéra de Nice. La version proposée est signée Benjamin Millepied, à nouveau invité dans l’immense salle de l’île Seguin de Boulogne-Billancourt, où il a notamment présenté une revisite « gender fluid » très personnelle du Roméo et Juliette de Prokofiev en 2022 et le spectacle Grace, un fervent hommage à Jeff Buckley, en 2024. En reprenant cette fois le Casse-Noisette qu’il a imaginé il y a vingt ans avec le Ballet du Grand Théâtre de Genève, et en l’enrichissant pour l’occasion, il démontre avec justesse et malice la possibilité de réinventer l’œuvre en la débarrassant de son habituel décorum cossu et cliché, tout en restant fidèle à son esprit enchanteur.
Évidemment, Casse-Noisette ne cesse d’être revisité au fil des époques et des productions depuis sa création en 1892 au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg dans la chorégraphie de Marius Petipa. Les accents romantiques et ombragés du conte fantastique d’Ernst Theodor Amadeus Hoffmann paru en 1816 entre cauchemar et parcours initiatique s’étaient déjà quelque peu effacés au profit des tonalités plus féeriques et adoucies de l’adaptation française par Alexandre Dumas en 1845, qui l’avait inspirée. Petipa n’avait d’autre souci que celui de réaliser un somptueux divertissement décoratif qu’il reste encore sans doute à démystifier. Empruntant ses ressorts narratifs aux traditionnels contes populaires de Noël, l’œuvre met en scène une jeune fille sage et rêveuse qui reçoit comme cadeau de son parrain, Drosselmeyer, un petit casse-noisette. Au cours d’un songe qu’elle fait, celui-ci se transforme en prince charmant et la conduit aux royaumes des bonbons et des fées. L’argument offre d’infinies perspectives interprétatives. Il interroge notamment sur les joies et les peurs enfantines, comme sur le parcours initiatique qu’est le passage de l’enfance à la vie adulte. En 1985, Noureev en fit une véritable œuvre freudienne par excellence, car pétrie des inquiétudes, des fantasmes et des pulsions inconscientes de sa jeune héroïne.
L’émerveillement de l’enfance plutôt que l’étrangeté ténébreuse se trouve bel et bien au cœur de la proposition faite par Benjamin Millepied. Sa version s’amuse à faire de Casse-Noisette un véritable terrain de jeu pour les petits comme pour les grands. Les adultes aux allures dégingandées occupent ici autant de place que leur progéniture en valsant et banquetant. Le dessinateur Paul Cox a conçu des décors et des costumes qui font du traditionnel salon bourgeois et de ses invités guindés un vaste espace blanc évoquant un paysage montagneux recouvert de neige autant que la page d’un livre qu’il reste à écrire. Les danseuses et danseurs atteignent un petit chalet rouge et jaune en glissant sur des skis, traînant une luge ou chaussés de raquettes. Particulièrement stylisé, le sapin de Noël rappelle l’arbre vert si polémique et suggestif de l’artiste Paul McCarthy. Le personnage éponyme est quant à lui figuré comme un géant Playmobil à tête de crapaud halluciné. La ribambelle de cadeaux mirifiques se présente comme des pièces semblables à celles d’un jeu à construire où les enfants empilent de simples formes géométriques aux couleurs variées pour explorer les notions de taille et d’équilibre. D’ailleurs, l’inspirant et inventif parti-pris esthétique de ce Casse-Noisette n’hésite pas à voisiner avec l’univers d’Alice au pays des merveilles en jouant à grossir les échelles des objets et du mobilier comme à renverser le décor pour figurer l’univers du rêve.
« Tchaïkovski demeura un enfant toute sa vie, il ressentait les choses comme un enfant », écrivait George Balanchine. Sans doute, alors, aurait-il aimé ce Casse-Noisette version Millepied. Car une douce naïveté comme une frondeuse intrépidité ressortent de la danse où s’allient toujours un certain académisme et quelques facéties imaginatives. De belle ampleur et virevoltante, la chorégraphie paraît jouissive pour les interprètes. Le plateau s’anime de la lutte inégale que mènent de mignonnes souris à clé toutes dodues contre de menaçants soldats de bois armés, de la gracieuse danse des flocons en longs jupons blancs, puis de la parade chatoyante du second acte. Empreintes d’orientalisme, les danses espagnoles, arabes, chinoises et russes qui se présentaient chez Petipa comme un voyage sensoriel autour des saveurs (chocolat, café, thé et vodka) sont exécutées sous la forme d’un rapide tour du monde qui célèbre le folklore sans excès d’exotisme, le tout relevé par une burlesque ballerine travestie d’inspiration carnavalesque dont les outrances font leur effet.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
Casse-Noisette
Musique Piotr Ilitch Tchaïkovski, enregistrée avec l’Orchestre Philharmonique de Nice
Chorégraphie Benjamin Millepied
Avec 22 danseurs du Ballet de l’Opéra de Nice
Assistant chorégraphe Bruno Roy
Décors et costumes Paul Cox
Lumières Lucy CarterCoproduction Opéra Nice Côte d’Azur ; The Grace Company
Durée : 2h10 (entracte compris)
La Seine Musicale, Boulogne-Billancourt
du 7 au 11 janvier 2026



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