Aux commandes de la pièce de Caryl Churchill, la directrice de la Comédie de Reims et metteuse en scène Chloé Dabert orchestre impeccablement un récit dystopique aussi bref que percutant.
Dans le cadre de son travail sur le territoire, la Comédie de Reims déploie chaque année le programme de la Comédie Itinérante. Premier des trois spectacles proposés cette saison – qui sont tous l’occasion de (re)découvrir des textes d’auteur.rices contemporain.es –, Far Away se donne comme une création aussi intense que brève, déroutante que fertile, drôle que terrible. Écrite en 2000 par Caryl Churchill, autrice britannique née en 1938 à Londres et considérée comme la première dramaturge féministe des années 1970 et 1980, la pièce figure parmi les dernières de l’écrivaine, et il y a quelque chose de génialement désarçonnant à se retrouver face à elle. Structuré en trois parties, les deuxième et troisième étant annoncées par un « quelques années plus tard », ce texte nous plonge dans trois moments de la vie de Joan. De son enfance à sa vie adulte, ces séquences se déploient dans une économie formelle – liée à la nécessité de tournée dans des lieux non théâtraux – qui permet de travailler à l’os la langue, comme les situations. La première déplie un dialogue entre Joan qui, enfant, vient de s’installer chez son oncle et sa tante. Retrouvant sa tante Harper attablée dans ce qu’on suppose être la cuisine, la fillette ne parvient pas à dormir. Au fil du dialogue, Joan révèle à sa tante ce qu’elle a vu dehors et qui la trouble profondément. Leur conversation tisse le cheminement d’Harper de mensonge en mensonge pour faire taire les questionnements et inquiétudes de Joan – dont on comprend le bien-fondé. Au final, ce que parvient à faire Harper – et ce à quoi Joan se prête –, c’est de convaincre l’enfant de regarder ailleurs.
Cette question du détournement du regard chemine également dans la deuxième partie. Là, Joan, devenue jeune adulte, travaille à la confection de chapeaux et échange avec l’un de ses collègues présent depuis plus longtemps dans l’entreprise. En plusieurs passages au noir, l’on voit, en parallèle de l’élaboration de leurs chapeaux respectifs, qu’ils réalisent debout devant un établi face à nous, l’évolution de leurs relations, soit la séduction et la complicité qui s’installent entre eux. Obnubilés par leur œuvre ainsi que par leurs revendications – certes nécessaires – touchant à leurs conditions de travail, dissertant sur leur employeur corrompu, tout à leur relation naissante, Todd et Joan en viennent à ne jamais interroger la destination terrifiante de leurs chapeaux. Une finalité trouble, signifiée par une étrange et tout aussi trouble projection sur le mur en fond de scène, où l’on voit des personnes parader avec les fameux chapeaux avant que ne soit suggérée une exécution sommaire.
Si la troisième partie nous ramène chez Harper, la situation n’est plus la même et la présence de lierre un peu partout – installé en partie par Harper – signale un contexte où l’espace intérieur et rassurant de la maison est désormais envahi par le monde extérieur. Dans cet univers, la violence la plus brutale et la mort sont désormais au premier plan, et il n’est plus possible de les ignorer. Venu ici pour retrouver Joan le temps d’une permission, Todd égrène avec Harper les combats, les unions, les forces en présence. Leur quotidien est désormais celui d’un état de guerre totale et le contexte est d’autant plus déstabilisant que les ennemis comme les alliés – tous plus incongrus les uns que les autres, et on peut citer, entre autres, les ingénieurs, les chefs cuisiniers, les enfants de moins de cinq ans, les dentistes lettons, les fourmis ou les Marocains – fluctuent au gré des alliances. Des origines de ces combats, nous ne saurons rien. De leur finalité, non plus, la pièce se terminant abruptement sur une évocation métaphorique de la rivière comme une immersion dans un milieu.
Interprété avec une précision de jeu impeccable par les trois comédien.nes Jacques-Joël Delgado, Asma Messaoudene – tous deux membres de la jeune troupe mutualisée par les CDN de Reims et Colmar – et Sébastien Eveno – ce dernier incarnant avec subtilité et nuances la tante –, Far Away trouble. Par sa brièveté et celle de ses situations, leur apparente autonomie, sa langue précise où l’ironie et un humour grinçant pointent, mais aussi par l’efficacité de son écriture. Car, en seulement quelques dialogues, les scènes sont à chaque fois immédiatement concrètes et happent. Et puis, il y a ce que porte cet univers qui, quoique dystopique, dessine un environnement où l’on s’accommode du pire, où l’on se concentre sur ce qui nous concerne directement en se disculpant de se révolter contre le reste (qui est souvent le pire), où l’on participe parfois soi-même, à son échelle, à la destruction totale, et où tout ce qui entoure les personnages en vient à être contaminé par l’horreur, la dévastation, le désastre, la violence. Tout cela en regardant au maximum ailleurs. Ça ne vous rappelle rien ?
caroline châtelet – www.sceneweb.fr
Far Away
Texte Caryl Churchill
Traduction Dominique Hollier
Mise en scène Chloé Dabert
Avec Jacques-Joël Delgado, Sébastien Eveno, Asma Messaoudene
Collaboration artistique Alexis Mullard
Scénographie, création lumières Pierre Nouvel
Création sonore Aurélianne Pazzaglia
Création costumes Marie La Rocca
Atelier costumes Élise Beaufort
Conception chapeaux Fanny Gautreau
Costumière silhouette Anne Tesson
Patine costumes Laurie Chamosset
Régie générale, son Thomas ParisotProduction La Comédie – CDN de Reims
La Comédie Itinérante bénéficie du soutien du ministère de la Culture et du Département de la Marne.
Le personnage de Harper a été originellement conçu par l’autrice comme un personnage
féminin. Caryl Churchill est représentée par L’ARCHE – agence théâtrale.Far Away est publiée aux éditions Actes Sud-Papiers
Durée : 40 minutes
La Boussole, Reims
les 21 et 22 novembre 2024Salle culturelle de Vailly-sur-Aisne
le 3 décembreCampus agro-environnemental, Saint-Laurent
le 5 décembreSalle des fêtes de Carignan
le 6 décembrePavillon Vauclair, Bouconville-Vauclair
le 7 décembreLycée agricole de Rethel
le 10 décembreSalle Polyvalente de Pâlis
le 13 décembre
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