Seul en scène imaginé par Zabou Breitman à partir d’un documentaire sur Michel Vaujour, braqueur rendu célèbre par ses spectaculaires et multiples évasions, Ne me libérez pas, je m’en charge donne à découvrir une personnalité aussi surprenante que fascinante.
Si Michel Vaujour est fascinant, ce n’est peut-être pas pour ce qu’il a fait, mais davantage pour ce qu’il est. Pourtant, cet ex-ennemi public numéro un affiche un parcours de vie hors norme. Incarcéré très jeune, il a ensuite fait de l’évasion sa spécialité. Moulant les clés de sa cellule grâce à la cire rouge d’un Babybel, fabriquant un faux pistolet avec du savon et, pour le plus célèbre d’entre tous ses exploits, s’envolant au-dessus des murs de la prison de la Santé sur les patins d’un hélicoptère piloté par sa femme, il a fait tourner en bourrique bien des matons et des policiers. Bandit rocambolesque, Vaujour est également un braqueur, et son obsession de l’évasion l’a conduit à éprouver la solitude des quartiers de haute sécurité. Il fut maintenu à l’isolement pendant dix-sept ans sur les vingt-sept qu’il a passés derrière les barreaux. Les spécialistes disent que les conditions de vie inhumaines de ces cellules produisent rapidement des lésions irréversibles de la capacité à sociabiliser. Depuis sa libération en 2003, Michel Vaujour s’est cependant marié avec Jamila — ex-travailleuse sociale en milieu carcéral qui était venue à sa rencontre —, celle-là même qui avait échoué à le faire évader et s’était retrouvée en prison pour cela.
En 2005, il a publié un livre, Ma plus belle évasion. En 2018, L’amour m’a sauvé du naufrage. Mais c’est un documentaire de 2008 mené par Fabienne Godet et Franck Vassal dont s’inspire ce spectacle, qui en reprend le titre : Ne me libérez pas, je m’en charge. Michel Vaujour y raconte notamment sa vie en cellule, son enfance, ses évasions, son histoire d’amour avec Jamila, mais aussi les circonstances qui lui ont permis de sortir de prison alors qu’il lui restait seize ans de peine à effectuer. C’était en 2003. Mais si Michel Vaujour y est fascinant, ce n’est donc pas pour son parcours sans pareil, mais bien plutôt pour la personnalité hors du commun qu’il y révèle : un homme séduisant, séducteur, qui s’exprime avec précision et élégance, et manifeste une force de caractère impressionnante, ainsi qu’une détermination inflexible pour se tenir à ses objectifs et toujours trouver les ressources afin de les atteindre, aussi ardus soient-ils. Une volonté de fer qui paraît guidée par un insatiable désir de liberté, celui qui l’a mené à s’évader bien sûr, mais aussi à se libérer de lui-même.
C’est Yannick Choirat que Zabou Breitman a choisi pour interpréter Vaujour. Dans un travail de lumières soigné et signifiant, comme sait les faire Éric Soyer — qui donne par moments à ce magicien de l’évasion l’impression de se retrouver comme en lévitation, Yann Frisch ayant participé aux « effets spéciaux » d’Antoine Dorize —, l’interprète qu’on a notamment pu voir chez Joël Pommerat reprend les traits dominants de son modèle tel qu’il paraît dans le documentaire. Une aisance, une assurance, une forme de maîtrise qui n’empêchent pas, par moments, de fendre l’armure, retrouvant ce parler propre aux interviews de celui qui improvise ses réponses. Le choix de reproduire cette tonalité au plateau induit toutefois une sorte de faux naturel, donne l’impression d’une spontanéité factice qui perturbe la réception. Tout comme le caractère flottant et indécidable de Michel Vaujour — qui laisse tout jugement en suspens sur sa personne dans le documentaire —, cela surprend dans un spectacle qui donne parfois l’impression de ne pas s’être fixé de direction. La fiction ne se traite pas comme la réalité.
N’en demeure pas moins que Ne me libérez pas, je m’en charge conduit à découvrir un bandit célèbre et un homme extraordinaire en évitant tous les écueils du genre. Pas d’héroïsation ni de misérabilisme, pas d’utilisation abusive des événements spectaculaires que Vaujour a traversés. Ce qui structure le spectacle, au final, s’avère être avant tout la capacité de ce personnage — qui a eu recours au yoga et à la méditation pour supporter dix-sept ans de solitude quasi absolue, qui est passé ensuite à deux doigts de la mort (une balle dans la tête) et a réussi à redonner vie à un corps hémiplégique —, sa capacité à se réinventer lorsque la société lui en a donné l’occasion. Sans se transformer en ode à la remise de peine, à l’heure où les politiques appellent pour tout autre qu’eux-mêmes à ce que la justice se montre sans pitié, Ne me libérez pas, je m’en charge demande seulement que soit rendu possible pour un homme d’aimer, d’être aimé et de changer.
Eric Demey – www.sceneweb.fr
Ne me libérez pas je m’en charge
D’après le film de Fabienne Godet et Frank Vassal, avec la participation de Michel Vaujour
Adaptation et mise en scène Zabou Breitman
Interprétation Yannick Choirat
Lumières Éric Soyer
Son Yoann Blanchard
Musique Delphine Malaussena
Effets spéciaux Antoine Dorize
Magie Yann FrischUne coproduction Beaubourg Productions, Théâtre de la Concorde (Paris), Anthéa Théâtre d’Antibes
Avec l’aide du Centre d’art et de culture de Meudon et du Théâtre François Ponsard de Vienne
Avec l’autorisation de Le Bureau
Avec le soutien de l’ADAMIDurée 1h05
Théâtre de la Concorde, Paris
Création du 15 septembre au 2 octobre 2026

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