Valérie Senghor a pris la direction du CentQuatre à Paris en octobre 2025, succédant à José-Manuel Gonçalvès. L’ancienne directrice générale adjointe du Centre des monuments nationaux revient dans un établissement qu’elle connait bien, pour y avoir occupé des postes pendant dix ans. Elle présente ses nouvelles orientations pour la saison 2026/2027.
Le CentQuatre s’est rendu incontournable pour les artistes, et aussi pour la jeunesse du 19e arrondissement de Paris. Comment qualifiez-vous ce succès ?
Le succès du CentQuatre repose sur le fait qu’il est bien plus qu’un lieu d’art et de culture. C’est un véritable projet de société dans sa capacité à faire l’art et la culture. C’est un levier de création, de valeur sociétale, de développement, de revitalisation d’un territoire et, bien sûr, d’ouverture au sens physique et figuré sur la ville et sur le monde. Il suffit de le traverser pour voir qu’il illustre, de manière littérale et de manière symbolique, le corps social dans toute sa vitalité et sa créativité. Le plus frappant lorsque l’on rentre au CentQuatre, c’est de voir à quel point les espaces appartiennent au public et aux habitants. Certains pour y exercer leur art, qu’ils soient professionnels ou non professionnels, mais d’autres simplement pour s’y poser et contempler le spectacle permanent de ces pratiques spontanées et libres.
Je crois à la vitalité de son activité, qui repose sur un agencement toujours différent des espaces et dans sa capacité à articuler des propositions extrêmement différentes des propositions artistiques. Je pense notamment à la Maison des Petits, lieu d’accueil pour enfants, inspiré des maisons Dolto, qui est aussi un lieu d’art. Je pense au Cinq, qui est un équipement conçu particulièrement pour les habitants et les associations du Nord-Est parisien, qui peuvent venir y répéter, quel que soit leur art, pour un tarif très modique. Je pense également aux commerces, qui sont autant d’occasions d’entrer en relation avec le lieu. Et tout cela, évidemment, s’articule avec la dimension invisible pour les publics du CentQuatre, mais qui est pour moi vraiment son cœur battant : les ateliers de résidences qui accueillent chaque année entre 200 et 300 équipes artistiques qui viennent y trouver un espace-temps pour l’inspiration, la recherche et la création.
Le CentQuatre est-il un modèle qui s’exporte ?
Oui, nous sommes très régulièrement appelés à porter ce modèle sur d’autres territoires, que ce soit en France ou à l’international au travers de notre activité d’ingénierie culturelle, dans un rôle de consultant auprès de collectivités territoriales, de promoteurs, d’aménageurs qui pensent le développement de la ville à travers la pratique artistique et culturelle.
Le CentQuatre est un lieu en effervescence que les habitants se sont approprié. Est-ce une façon de faire taire les grincheux qui voudraient confisquer la culture ?
Je veux vraiment croire que l’art et la culture sont des leviers plus que nécessaires aujourd’hui. Des leviers d’émancipation, de reprise du pouvoir esthétique, émotionnel, réflexif, qui permettent de se retrouver et de faire corps. C’est d’ailleurs une partie de l’intitulé de mon projet « Faire corps, faire monde ». Je pense que la puissance des corps qui s’exprime au CentQuatre est une manière de combattre et de résister tout simplement à la dématérialisation des pratiques sociales. Par le corps, par son expérience esthétique et émotionnelle, on ouvre une grille de lecture du monde qui est différente de celle de la rationalité et qui nous donne une sensibilité aux transformations du monde et à la complexité des enjeux. Mon projet porte une vision positive et combative de l’art et de la culture.
Quelle tonalité souhaitez-vous donner à votre gouvernance ?
Faire corps et faire monde, à travers l’expérience émotionnelle et esthétique de la rencontre avec l’art et la culture. La nécessité de s’allier, de coopérer entre art et société. Ce qui m’amène dans mon projet à ouvrir des passerelles entre la pratique artistique et d’autres univers de création, comme les sciences humaines, l’architecture, l’urbanisme et, plus largement, les disciplines autour de la fabrique de la ville. Cela me pousse aussi à creuser des liens entre l’art et la santé ou l’art et la technologie. Cela va s’exprimer par des résidences portées en collaboration avec d’autres acteurs de ces univers, notamment lors de la biennale « Habiter le monde », qui ouvrira l’année 2027 et qui vise à croiser le regard de deux commissaires, Nicola Delon, architecte et co-fondateur de l’agence Encore Heureux, et Clément Postec, curateur et directeur artistique du Nouveau Printemps à Toulouse. Le tout en partenariat avec le Pavillon de l’Arsenal. La première édition de cette biennale s’appellera Jours meilleurs et mettra en correspondance à la fois des œuvres d’art, des maquettes et des projets d’architecture.
Ce rendez-vous est dans l’actualité avec ces canicules qui vont se répéter, à un moment où l’on s’interroge sur la façon de construire les nouvelles villes, plus habitables…
Exactement, c’est le thème de cette première édition : l’habitat et, plus largement, l’habitabilité du monde. Avec une grande pluridisciplinarité des regards qui se trouveront associés dans cette exposition, de manière très littérale, afin de s’interroger sur les solutions alternatives en matière d’architecture pour nos villes, jusqu’à des propositions plus symboliques au travers d’œuvres d’artistes.
De nouveaux rendez-vous émergent dans la saison avec, en janvier, la première édition du festival « De bouche à oreille ». Quel sera son concept ?
Le festival « De bouche à oreille », qui se tiendra du 13 au 30 janvier 2027, est une proposition qui s’inscrit dans le prolongement du festival de la francophonie que j’avais initié à la Cité internationale de la langue française. Ce sera un festival pluridisciplinaire sur l’oralité de la langue qui se trouvera à la confluence du texte, qu’il soit littéraire, politique, poétique ou philosophique, et de la scène. Il s’agira de célébrer des formes de création hybrides qui s’intéressent au texte dans sa qualité littéraire, mais aussi à la manière de l’adresser au public, de le faire résonner par l’incarnation, par la performativité. Dans ce festival, des artistes viendront des scènes des musiques actuelles, comme Nosfell ou Walid Ben Selim – un musicien-interprète qui se fait le porte-voix des grands noms de la poésie soufie et chante Mahmoud Darwich. D’autres viendront du théâtre, comme Stéphanie Aflalo, ou encore de la scène poétique, comme Lisette Lombé et le rappeur Marc Nammour. Lisette Lombé est autrice, poétesse et vient de la scène du slam underground belge ; Marc Nammour, lui, vient du rap poétique et porte une performance très physique, une sorte de joute oratoire performative associée à des engagements sur des questions sociales. Un enjeu qui a aussi beaucoup de sens pour moi dans ce festival sera celui du mélange des langues.
Comment allez-vous soutenir l’émergence ?
C’est une mission clé que de soutenir l’émergence et de l’éclairer. Nous allons accompagner en production deux spectacles : Short Message Service où Suzanne de Baecque et Joaquim Fossi vont nous proposer une relecture des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes à l’ère des réseaux sociaux ; et RING de Lukas Dana et Erwan Tarlet, une performance sur les mots, les stéréotypes et les mécanismes de domination des hommes. Et les deux grands rendez-vous que sont le festival Impatience en décembre et Séquence Danse en mars seront toujours à l’affiche.
Vous souhaitez « cultiver l’utopie au cœur du CentQuatre ». Dans une société de plus en plus fracturée, où les artistes sont fragilisés, comment pouvez-vous maintenir cette utopie ?
En continuant de soutenir la création et d’offrir des opportunités de travail aux artistes, et notamment à ceux qui sont en début de carrière, qui entrent dans le métier et qui se trouvent particulièrement fragilisés par la paupérisation du secteur culturel. Plus que jamais, il faut être là, continuer à croire aussi dans cette pluridisciplinarité des formes qui sont des sources d’inspiration pour les artistes et des vecteurs d’intérêt pour les publics, qui permettent de créer de la diversité dans les usages, dans les centres d’intérêt, dans les générations, dans les catégories sociales. Il est absolument essentiel que les lieux d’art et de culture continuent d’être des lieux de brassage de la société, des lieux qui permettent la rencontre et le dialogue, et des lieux de pacification, au-delà d’être des lieux de fabrique.
Propos recueillis par Stéphane Capron – www.sceneweb.fr




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