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« La Vie parisienne » peuplée de poules et de porcs

A voir, Les critiques, Paris, Théâtre musical
Valérie Lesort met en scène La Vie parisienne d'Offenbach avec la troupe de la Comédie-Française
Valérie Lesort met en scène La Vie parisienne d'Offenbach avec la troupe de la Comédie-Française

Photo Thomas Amouroux

Avec la troupe de la Comédie-Française, Valérie Lesort réinvente l’opéra bouffe d’Offenbach en bestiaire de basse-cour grotesque et horrifique.

En 1886, Jacques Offenbach et ses fidèles librettistes Henri Meilhac et Ludovic Halévy avaient conçu leur ouvrage comme le grand miroir d’une société euphorique et dévoyée. Revenir à l’œuvre aujourd’hui, c’est chercher à ressusciter sa gaieté enthousiasmante, car affranchie de tous carcans bienséants, mais aussi s’interroger sur les mœurs douteuses et dépassées d’une élite bourgeoise matérialiste, avide de biens et de plaisirs. C’est sans concession qu’aux manettes d’une nouvelle production de La Vie parisienne présentée au Châtelet, Valérie Lesort prend ces deux directions. À la fois plasticienne et metteuse en scène de théâtre et d’opéra, elle signe comme à son habitude un travail où l’approche visuelle est prédominante. Quitte à user d’un art de portraitiste/caricaturiste au trait un peu épais, elle met à l’honneur l’esprit festif et amusant inhérent à la pièce, tout en y ajoutant une méchante dimension critique.

Les dandys rivaux Bobinet et Gardefeu que campent Baptiste Chabauty et Benjamin Lavernhe, l’un et l’autre excellents, paraissent, comme tous les rôles masculins, défigurés par de gros groins placés au centre de leurs visages. Leurs silhouettes bouffies de formes proéminentes contrastent avec les petites queues raides et maigres qui sortent dru à l’arrière de leur pantalon. Tous s’apparentent à de dodus gorets qui gratifient de grognements et ronflements. À l’image de Métella, que joue Elsa Lepoivre avec le feu et la séduction d’une demi-mondaine un brin pimbêche dont chacun veut devenir l’amant, les figures féminines portent haut le bec mince et long de cocottes cancanières et caquetantes, elles agitent à foison leurs plumes, qui de pintades, qui de faisanes. Il n’en faudrait pas moins pour illustrer et contester la légèreté volage et l’avidité libidineuse d’une société où règnent les poules de luxe et les cochons. Bien secondée par les costumes très colorés et d’une exubérante inventivité de Vanessa Sannino ainsi que par les fameuses prothèses de Carole Allemand, Valérie Lesort file la métaphore de la porcherie en réécrivant le livret qu’elle truffe de références porcines. L’animalisation sur laquelle repose sa version est d’un mauvais goût très assumé, aussi cruel que réjouissant.

Dépourvu de temps mort, le travail réalisé avec un sens exact du rythme s’amuse des codes du vaudeville et réclame une intense physicalité. À ce jeu, les comédiens et comédiennes de la Comédie-Française ne se ménagent guère. Occasionnellement, la troupe se pique de s’adonner au chant lyrique, et ce, avec un bonheur inégal, comme l’a prouvé L’Opéra de quat’sous présenté au Festival d’Aix en 2023. Assez souvent fâchés avec la justesse comme avec la mesure, les interprètes compensent l’insuffisance de leur technique musicale en se livrant à des numéros d’acteurs vraiment épatants. Pétillante gantière, Marie Oppert est la seule à afficher une pleine maîtrise vocale et tire véritablement son épingle du jeu en poule pondeuse vocalisante. Sur le plan théâtral, le couple fortement dépareillé qui unit Yoann Gasiorowski, travesti en baronne élancée et d’une raideur distinguée, à Christian Hecq, en baron riquiqui et grotesque porcelet, est absolument mémorable. De nombreux danseurs animent continuellement la scène avec les choristes parfaits de l’Ensemble La Marquise. En fosse, l’Orchestre de chambre de Paris, qui cédera bientôt sa place aux musiciens des Frivolités Parisiennes, accompagne les comédiens sous la direction aussi précise qu’enfiévrée d’Alexandra Cravero. Ils défendent cette relecture critique de La Vie parisienne jusqu’à son acmé, dans un final à poil et vautré dans la fange.

Christophe Candoni – www.sceneweb.fr

La Vie parisienne
de Jacques Offenbach
Livret Henri Meilhac, Ludovic Halévy
Direction musicale Alexandra Cravero
Mise en scène Valérie Lesort
Avec Véronique Vella, Elsa Lepoivre, Serge Bagdassarian, Christian Hecq, Nicolas Lormeau, Jérémy Lopez, Benjamin Lavernhe, Yoann Gasiorowski, Marie Oppert, Sefa Yeboah, Baptiste Chabauty, Mélissa Polonie, et les danseuses et danseurs Rita Alves, Adèle Atay Petit, Jeanne Baudrier, Verdiano Cassone, Kevin Franc, Julie Galopin, Benjamin Gouy-Pailler, Joël-Elisée Konan, Justine Volo, Marta Zollet
Orchestre de chambre de Paris (du 12 au 24 juin), Les Frivolités Parisiennes (du 27 juin au 11 juillet)
Choeur Ensemble La Marquise
Cheffe de chœur Lucie Rueda
Soprano Valentine Bacquet, Apolline Hachler, Julia Spinosi, Emma Steiner
Alto Candice Albardier, Tess Blanchemain, Zoé Fouray, Lena Genton
Ténor Marcos Almeida, Nolo Calage, Félix Orthmann-Reichenbach, Antoine Radzikowski
Basse Paul-Emile Burgevin, Arthur Dougha, Olivier Lagarde, Marius Valero
Décors Éric Ruf
Costumes Vanessa Sannino
Chorégraphie Rémi Boissy
Lumières Pascal Laajili
Création des prothèses, volumes et marionnettes Carole Allemand
Collaboration à la création des prothèses, volumes et marionnettes Valérie Lesort
Concepteur effets son Dominique Bataille
Sound design Stéphane Oskeritzian
Mouvement animal Cyril Casmèze, Cie Singe Debout

Production Théâtre du Châtelet ; Comédie-Française
En coproduction d’exploitation avec l’Orchestre de chambre de Paris du 12 au 24 juin 2026

Durée : 2h45 (entracte compris)

Théâtre de Châtelet, Paris
du 12 juin au 11 juillet 2026

15 juin 2026/par Christophe Candoni
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